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Critiques / Théâtre

Juliette et les années 70 de Flore Lefebvre des Noëttes

par Gilles Costaz

Le noir paradis des amours enfantines

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Il est souvent inutile ou banal de conter son enfance et sa jeunesse. Mieux vaut garder pour soi le « vert paradis des amours enfantines ». Dans le cas de Flore Lefebvre des Noëttes, qui a écrit et joué un premier chapitre, La Mate, il y a deux ans, et en donne un deuxième aujourd’hui, Juliette et les années 70, il y a au contraire l’urgence d’un cri. N’en déplaise à Baudelaire, le paradis, ici, est de couleur noire. Flore Lefebvre des Noëttes, que l’on connaît comme grande comédienne des spectacles de Braunschweig, Vincent ou Couleau, a derrière elle un passé plus effrayant qu’enchanté qu’elle transfigure à présent par l’écriture et l’interprétation. La mère, appelée « la mate » (abréviation de mater), élève treize enfants selon les rigoureux préceptes de la religion catholique, sans la moindre compréhension de la personnalité de chacun. Le père, qu’on appelle « le pate », est militaire et médecin, avec des problèmes psychiatriques pour lesquels il quitte régulièrement ses fonctions et son domicile. La fillette puis la jeune fille traversent les années dites de formation dans la fuite, le goût de la camaraderie, la quête d’amour, la recherche de plaisirs immédiats. Sa trajectoire va furieusement de l’école religieuse aux séances de fumette et aux transes du rock que permettent les Beatles ou les Pink Floyd. Un jour, elle choisit d’être comédienne et passe par la voie des Mesguich et Vitez au Conservatoire où, là, on apprend à « penser »…
Dans un décor de chambre blanche, où des coussins et des objets semblent posés dans le désordre, Flore Lefebvre des Noëttes s’est mise en scène elle-même, avec la complicité d’Anne Le Guernec. Elle a beau avoir changé le prénom (c’est Juliette, et non pas Flore), elle se jette dans sa propre vie avec la rage des rockers qu’elle a aimés. Au début, on craint même qu’elle aille trop loin, la férocité des grimaces et le dédain de l’élégance dans les changements de tenue surprenant le spectateur habitué à voir cette comédienne dans le grand répertoire. Mais l’audace, la vérité sont là. Tant pis pour la joliesse un peu en allée, tant pis pour la pudeur à laquelle l’actrice préfère l’impudeur, tant pis pour le théâtre qui se pare de masques et d’esthétisme. Il s’agit de faire claquer les mots, les gestes et les regards, en restant sur le tranchant de la mémoire, là où, d’un côté, l’autrefois blesse encore et où, de l’autre, quelques beautés de la vie ont su sauver un être en perdition. Le récit a aussi des odeurs de mer (il se passe beaucoup à Nantes et dans le Loire-Atlantique) et des frissons de caresses. Et les rires que méritent les gens quand ils sont ridicules (la « mate » ouvre des magasins qui ne sont guère que de bric-à-brac). La mise au théâtre de cette trouée dans l’obscurité de la jeunesse, avec une vigueur qui semble attraper le passé pour en inverser l’amère saveur, laisse les témoins que nous sommes admiratifs, groggys et dans l’amour qui, parfois, naît de la haine et de la douleur.

Juliette et les années 70 (second volet de La Mate), texte, conception et jeu de Flore Lefebvre des Noëttes, collaboration artistique d’Anne Le Guernec, création lumière de Laurent Schneegans.

Théâtre des Halles (Scène d’Avignon)
Salle Chapelle, Rue du Roi René 84000 Avignon,
du 6 au 29 juillet 2017 à 14h / durée 1h10 / Relâche le lundi. Puis à la Comédie de l’Est, Colmar, du 10 au 20 octobre.

Photo Thierry Sainte-Marie.

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