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Julie Brochen : "Molly me réconcilie avec le monde"

par Dominique Darzacq

la comédienne metteure en scène présente Molly S. au Festival Off Avignon

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Après avoir quitté le Théâtre National de Strasbourg qu’elle a dirigé de 2008 à 2015, Julie Brochen, comédienne et metteure en scène, a repris sa route artistique avec sa compagnie Les Compagnons de jeu créée en 1993 et avec laquelle elle a mis en scène Molly S. d’après Molly Sweeney du dramaturge irlandais Brian Friel. La pièce raconte l’histoire d’une jeune femme qui a perdu la vue à l’âge de dix mois et qui, à quarante-et-un ans, poussée par son mari convaincu qu’elle peut retrouver la vue, accepte de se faire opérer par un brillant ophtalmologiste. L’opération réussit mais Molly, privée de ses repères, perdue dans le monde des voyants, vacille et sombre dans la folie. Sur cette trame, Julie Brochen qui joue le rôle de Molly a concocté avec doigté et à fleur d’âme, un envoutant spectacle musical qu’elle présente au Théâtre du Petit Louvre en Off Avignon.

Entretien

Qu’est-ce qui vous a déterminée à vous emparer de la pièce de Brian Friel ?
En ce qui me concerne, pour qu’un projet de spectacle émerge et vienne à maturation, il faut que je l’éprouve comme essentiel et déterminant. Après avoir, en 2013, perdu l’usage de mon oreille gauche, il m’est devenu nécessaire de dire, de parler Molly et à travers elle me remettre en selle. Au-delà de cette surdité qui était pour moi catastrophique, j’étais physiquement et intellectuellement complètement déstabilisée .Ne pas entendre change notre rapport au monde. Pendant cette période, préoccupée par la perte de certaines sensations, je n’ai cessé de prendre des notes et me suis intéressée aux travaux du neurologue Oliver Sacks. Autant d’éléments qui m’ont servie pour mettre en scène la pièce de Brian Friel que j’ai lue en pensant que le monde imaginaire de Molly était le mien, mais acoustiquement.
Ce qui frappe dans le personnage de Molly c’est qu’il prend à rebours notre conception habituelle du handicap et nous dit que nous sommes riches de ce que nous ne possédons pas. Molly est forte du monde imaginaire qu’elle s’est créé, du monde en général et des fleurs en particulier qu’elle reconnaissait à la texture de leurs pétales et leur odeur. Lorsqu’elle les voit, elle les trouve moins belles que ce qu’elle imaginait et elle pense à son père qui lui disait « Je t’assure ma chérie, tu ne rates pas grand-chose ».
Pourquoi avoir éprouvé le besoin de revisiter la pièce et d’y introduire de la musique.
Lorsque je lis un texte je l’entends et j’ai besoin de me l’approprier librement, sauvagement, de façon cannibale pour le faire totalement mien, quitte à en changer la structure sans pour autant le dénaturer. Pour Molly, mon adaptation est née de l’implication dans mon travail du ténor Olivier Dumait et du baryton Ronan Nédélec. Tous deux faisaient partie de la distribution de La petite Renarde rusée l’opéra de Janacek que j’avais mis en scène au Festival d’Aix. Nous voulions retravailler ensemble depuis longtemps et il m’a semblé que cette pièce, dont l’originalité est d’être constituée de trois monologues dans lesquels chacun des personnages expriment ses rêves et ses craintes, était une bonne occasion. C’est donc à partir des chanteurs, et après leur avoir demandé quel répertoire leur inspirait l’histoire de Molly qu’est née la polyphonie du spectacle. Leurs propositions, dans lesquelles sont vite arrivés Benjamin Britten et Vaughan Williams, ont été le moteur dramaturgique du spectacle. Le monologue à trois voix de l’auteur est devenu un trilogue à une seule voix. La voix de Molly est devenue symphonique et orchestrale.
Deux tabourets, six chaises et quelques bouteilles. Est-ce parce que vous présentez votre spectacle dans le cadre du Off que vous avez opté pour une scénographie minimaliste ?
Non et pour la bonne raison, que je tiens de Claude Régy, qu’on ne fait pas un spectacle en fonction du cadre dans lequel on le joue. Que ce soit à Paris ou en région, en In ou en Off, quels que soient l’endroit, la structure ou la jauge, c’est toujours le même spectacle qu’on propose, mais à des gens différents. C’est donc de rapport au public dont il s’agit et de sa participation active qui fait toute la richesse du théâtre, de cette cohésion entre la salle et la scène qui n’existe ni au cinéma, ni à la télévision.
Par rapport au minimalisme de la conception scénique, il est délibéré et sous tendu par sa nécessité dramaturgique. Tant mieux s’il se coule dans les contraintes du Off que par ailleurs je découvre. Ce sont des conditions qui exigent que nous soyons ultras professionnels, précis, rigoureux et respectueux des autres et je pense que c’est une bonne chose.
Molly S. est-il votre premier spectacle depuis que vous avez repris votre compagnie ?
Non. Il y a deux ans j’ai, à sa demande, mis en scène Sylvia Bergé de la Comédie Française dans Le Testament de Vanda , un texte que Jean-Pierre Siméon avait écrit pour elle. C’est l’histoire d’une femme, comme celle d’Edward Bond qui a traversé toutes les guerres, elle vient des Balkans sans qu’on sache vraiment de quel pays. Dans le centre de rétention où elle est maintenue, bardée des nombreux sacs plastiques ramassés dans ses déambulations, elle raconte son histoire à sa fille absente. Derrière son récit c’est du phénomène migratoire dont il est question. Un propos d’une brûlante actualité que j’ai eu envie de faire entendre au public du Petit Louvre. Nous présenterons le spectacle du 24 au 26 juillet pendant les jours de relâche des chanteurs.
Pour en revenir à Molly, voyez-vous son histoire comme un plaidoyer de l’imaginaire ?
C’est d’abord un plaidoyer pour la liberté d’être ce que l’on est. A travers son histoire Molly nous parle de la démocratie dans laquelle j’ai envie de vivre, c’est-à-dire que c’est chacun, dans sa différence, son individualité qui créé le collectif, et non pas l’inverse. Molly est en lutte contre l’uniformité et plaide pour la liberté individuelle. Sa vision devient aveugle parce qu’elle continue à penser de la même manière et je pense qu’elle a raison comme avait raison Camille Claudel qui était une immense artiste. A travers son échec, Molly nous dit des choses essentielles qu’il est bon d’entendre. Que chacun dans sa spécificité, sa différence est à aimer pour cette différence -là. Jouer Molly me réconcilie avec le monde.

Molly S. d’après « Molly Sweeney » de Brian Friel.

Théâtre du Petit Louvre (Salle Van Gogh) du 7 au 30 juillet à 14h30 durée 1h
Tel 04 32 76 02 79 www.theatre-petit-louvre.fr

Photo ©Franck Beloncle

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