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Journal d’un théâtre parisien, L’Œuvre par Frédéric Franck

par Gilles Costaz

Archives vivantes

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De 2012 à 2016, Frédéric Franck a dirigé le théâtre de L’Œuvre. Rarement cinq ans d’activités dramatiques auront eu droit à des archives aussi somptueuses que le livre-album que l’ex-directeur a publié récemment ! Cet ouvrage est un véritable monument, magnifiquement illustré, conçu comme une défense passionnée d’une aventure arrêtée par un échec économique (on sait que la salle de la rue de Clichy a été rachetée par Bolloré et que François-Xavier Demaison et Bruno Lavigne en sont les nouveaux patrons). Ce qui s’est passé à L’Œuvre ces dernières années mérite-t-il qu’on lui donne une éternité livresque aussi luxueuse ?
Ces archives sont, pour l’instant, très vivantes. Elles livrent les points de vue et le récit d’un directeur qui est un grand professionnel et qui a tenté de changer les règles de ce qu’on appelle le théâtre privé. Frédéric Franck n’a pas été hostile à la distraction, puisqu’il a beaucoup accueilli Michel Fau (celui-ci y donna un surprenant Misanthrope et réhabilita une pièce d’André Roussin, Un amour qui ne finit pas). Mais Franck a surtout présenté un répertoire difficile, souvent lié aux années 60-90 : Montherlant, Fassbinder, Bernhard, Albee, Pinter, Bergman tout en intégrant des adaptations d’œuvres littéraires (Gary, Céline, Murakami). Deux auteurs de théatre d’aujourd’hui seulement ont été admis dans le lot : Rémi De Vos, dont Catherine Jacob a joué Madame, et Jon Fosse mis en scène par Marc Paquien. C’est Beckett qui a ouvert et fermé l’ère Franck : La Dernière Bande dans une mise en scène d’Alain Françon, avec Serge Merlin, a été le spectacle d’inauguration, la même pièce, dans une mise en scène de Peter Stein, avec Jacques Weber, a conclu le cycle. On voit bien que Franck a voulu mener, à une certaine échelle, une politique proche de celle des théâtres subventionnés. C’est sa gloire et c’est son échec.
Les programmes de L’Œuvre – nous voulons parler des brochures vendues à l’entrée – ont toujours été des documents précieux et très élaborés : textes de la pièce, études, iconographie. Le livre en reprend l’élégance et l’érudition. Frédéric Franck se justifie longuement, il entre surtout dans les détails. Il en donne trop, comme si toute réunion avec l’expert-comptable, tout désaccord avec un acteur (Ludmila Mikael ne fut pas contente de l’article d’Armelle Héliot dans Le Figaro et de l’arrêt des représentations de la pièce de Jon Fosse, Pierre Palmade fit annuler quatre représentations pour raison médicale, mais en réalité il réglait son conflit avec Gérard Desarthe…) devaient passer à la postérité. Peut-être est la manie du détail, la passion minutieuse de toute chose qui a perdu Franck, alors que tant d’autres responsables savent s’abstraire de ce qui leur pèse. L’homme, cependant, trouve, dans son goût de l’accumulation des précisions, le courage de parler de projets qui n’ont pas abouti, de crises, de remords et même de « petites lâchetés » - il se reproche d’avoir été trop aimable avec Fabrice Luchini (« Comment avais-je ainsi déroulé un tapis rouge à celui qu’ostensiblement, je vilipendais, me comportant comme le dernier des laquais ? »).
Les confessions d’un directeur de théâtre ne peuvent être, semble-t-il, que mélancoliques. La publication des chiffres est terrible : presque aucun des spectacles n’a bénéficiaire ; le Roussin et Qui a peur de Virginia Woolf ? ont eu de bons résultats ; Le Misanthrope et Le Réformateur ont été des gouffres. On lira avec bonheur le long entretien de Franck avec Michel Fau et les hommages à des amis du métier, comme Laura Pels. « S’éteindre… N’être plus qu’un point de flamme. N’être plus rien. N’être plus », conclut Franck dans un beau texte beckettien. Cet énorme livre, à la maquette splendide, est à l’opposé un désir d’affronter le temps et de ne pas disparaître…

Journal d’un théâtre parisien, L’Œuvre par Frédéric Franck. La Voie lactée éditeur, 304 pages, 42 euros.

Photo DR.

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