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Critiques / Théâtre

Johnny Mangano de Michel Tremblay

par Gilles Costaz

Scène de ménage avant l’entrée en piste

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Dans Johnny Mangano et ses chiens étonnants, Michel Tremblay délaisse un peu son univers de critique sociale et s’intéresse au monde du cirque. Mais, en réalité, c’est presque la même chose. Les artistes qu’il met en scène sont de petites gens, issues des classes pauvres, des prolétaires prisonniers de leur milieu et de leur routine. Johnny Mangano dresse des chiens et va d’un cirque à l’autre, d’un music-hall à l’autre. Sa partenaire, Carlotta, est sa femme. Un soir, peu de temps avant de passer en scène, Carlotta cesse tout à coup d’être une épouse effacée et explose. Elle n’en peut plus de faire ce métier, d’être l’ombre d’un homme qui ne la regarde plus et de compter moins que les chiens dans leur vie de couple. Alors elle claque la porte, elle rend son tablier. Le haut-parleur annonce l’arrivée en piste de Johnny Mangano. Mais elle a déjà un manteau sur les épaules et se prépare à partir. Mangano peut-il présenter son numéro sans l’aide d’une partenaire ? Carlotta peut-elle encore se rétracter ? La voix du haut-parleur rappelle, inquiète, Johnny Mangano, ses chiens et sa partenaire instamment attendus sur la piste...
Le texte de Tremblay, dont l’action se déroule dans les années 70, a été resserré, allégé par Marie-Line Laplante, qui semble avoir enlevé quelques « québéquismes » (il en reste, heureusement : « Ben non, ben non, t’es pas un arriéré mental. T’es juste un peu dur de comprenure »). De toute façon, la mise au point des dialogues est parfaite. Dieu sait qu’il y a eu des scènes de ménage au théâtre, mais celle-là sonne avec une formidable vérité. Harry Holtzman a admirablement utilisé le « paradis » du Lucernaire (la salle du dernier étage) : d’une manière très simple, les éléments côté jardin évoquent une loge et ceux du côté cour le chapiteau et la piste. La musique se glisse sans cesse entre les répliques avec les passages de Christine Zef Moreau, qui est à la fois un personnage énigmatique du cirque et l’accompagnatrice qui dispense son chant et ses partitions. Les deux acteurs, habillés de tenues usées, savent éliminer le clinquant et l’histrionisme. Ils jouent des êtres blessés et même abîmés, presque éteints par la vie. Frédéric Tellier est un dresseur de chiens qui a perdu tout horizon, tel un ouvrier dont le cerveau a été plus laminé que le corps. Catherine Le Goff met le charme de côté et y va fort, sans faux semblant, dans la traduction d’un désespoir qui s’est formé secrètement, jour après jour. Ils sont tous deux bouleversants. Ce très beau spectacle nous rappelle qu’il faut compter avec cette compagnie, le théâtre du Lin, qui mériterait d’être bien mieux placée dans l’échelle des valeurs établie par le petit monde médiatique.

Johnny Mangano and his astonishing dogs de Michel Tremblay, adaptation de Marie-Line Laplante, mise en scène d’Harry Holtzman, scénographie d’Yvett Rothscheid, costumes de Jean-François Castaing, lumières de Sylvain Séchet, avec Catherine Le Goff, Frédéric Tellier et Christine « Zef » Moreau (musique live).

Lucernaire, 19 h, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 13 septembre. (durée : 1 h).

Photo Ludovic Leleu.

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