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Jeanne Champagne : Annie Ernaux transgresse les codes

par Dominique Darzacq

L’intime et le politique

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Alors que Passion simple , spectacle qu’elle a créé il a deux ans, sillonne les routes, Jeanne Champagne revient une fois encore à Annie Ernaux avec Les Années » qu’elle met en scène (du 15 au 19 novembre) au Théâtre 71 de Malakoff

« Revenir aujourd’hui à Annie Ernaux, je pourrais dire que c’est revenir chez moi ! » affirme Jeanne Champagne qui, depuis la création de L’Evènement en 2000, revient régulièrement à un auteur dont, dit-elle, « une des grandes qualités d’écriture est de passer de façon remarquable du particulier au général, du singulier au collectif ». Ainsi en est-il en effet du roman Les Années , dans lequel, à travers soixante-sept ans de son parcours (1940-2007), Annie Ernaux nous fait découvrir ou redécouvrir la vie d’une époque avec ses mutations, ses combats, ses déchirures. « Cette mémoire individuelle se fond avec la mémoire collective pour construire une incroyable fresque où défilent l’intime et le politique, où le je nous envoie au nous aussi bien qu’aux échos du monde » nous dit Jeanne Champagne qui a choisi d’adapter la première partie de l’œuvre (1940-1974). Cette portion de temps où passant de l’enfance à l’âge adulte, on se construit. « Où, nous dit la metteuse en scène, après avoir subi l’histoire, celle de sa famille, de son village, de son quartier, on sort de sa chrysalide, devient soi en même temps qu’acteur de sa propre histoire et éventuellement de l’Histoire. C’est ce qui s’est passé pour Annie Ernaux ». La petite fille d’Yvetot, qui devint agrégée de lettres eut 34 ans en 1974. Année cruciale pour l’auteure qui avec Les Armoires vides fait son entrée en littérature, et pour la femme qu’elle est, puisque cette année-là fut votée la loi Veil qui, après de rudes combats, libéralisait l’avortement.

Transmettre la mémoire des luttes féminines

C’est, via Annie Ernaux, la mémoire des luttes féminines de l’époque que Jeanne Champagne entend raviver. « En ces temps de manif pour tous, où rôde une pensée réactionnaire et pointent sans cesse des nostalgies de l’avant 68, il me semble urgent de rappeler que non, ce n’était pas mieux avant, qu’alors la société était figée sans porosité entre ses différentes classes, que les femmes y étaient soumises aux hommes, ne pouvaient pas posséder leur propre carnet de chèques, n’avaient pas plus d’accès à la contraception qu’au droit à l’avortement. Il était pour moi essentiel de témoigner de cette époque et de le faire à travers le texte d’Annie Ernaux qui, non seulement est un remarquable aide-mémoire mais par sa manière de raconter sans expliquer, de transgresser les codes, nous parle à tous et notamment aux jeunes générations auxquelles il est, je crois, important de transmettre cette mémoire.

C’est sur ce désir de transmettre ce qui agite une époque, une société, une écriture que se fondent tous les projets artistiques de Jeanne Champagne pour qui le théâtre est une des formes de l’engagement citoyen. C’est sans doute qu’on n’arrive pas impunément au monde dans l’école d’un petit village du Berry, « de mon père instituteur et de l’école laïque et républicaine, j’ai appris que lorsque la République vous donne quelque chose, il faut le rendre au centuple » explique-t-elle. Un des cadeaux fondateur de la République sera la Maison de la culture de Bourges où, avec d’autres jeunes gens, elle se rend en car voir les spectacles de Gabriel Monnet, un des pionniers de la Décentralisation. Certains laisseront des traces indélébiles, lui feront « comprendre que la vie était ailleurs qu’à la campagne, qu’elle pouvait être aussi sur un plateau » et seront autant d’agents de contamination.

Une écriture incisive qui alerte

Artiste et militante, la femme de théâtre qui eut pour mentors Roger Planchon et Antoine Vitez, n’aura de cesse de mettre sur la scène tout ce qui tisse la vie en nous faisant partager ses passions littéraires. Elles émaillent son parcours de mémorables spectacles parmi ceux-ci Le grand cahier d’Agota Kristof, les romans de la Trilogie de Jules Vallès, La Musica de Duras, « une autre grande dame de la littérature. Avec Duras on s’embarque, j’ai beaucoup voyagé avec Duras. Avec Annie Ernaux ce n’est pas un voyage mais une confrontation. Son écriture incisive nous alerte sur nous-mêmes et nous fait prendre conscience, ce qui est une des missions de l’art » estime Jeanne Champagne qui, confortée par l’amical soutien de l’auteure, s’empare aujourd’hui du roman Les Années qu’elle déploie comme un travelling et pose sur un théâtre de tréteaux jonché d’objets tout à la fois repères des étapes du parcours en même temps que témoins et traces d’une époque. A la voix des comédiens en scène (Agathe Molière et Denis Leger Milhau), elle mêle tout un faisceaux d’informations sonores et visuelles (photos, images d’archives, chansons, slogans publicitaires) en un ludique et poétique melting-pot ou plutôt, ainsi qu’elle le dit, « Une polyphonie de voix où résonnent la voix d’une femme et celle de toute une génération, où le temps présent et passé se superposent en un chant toujours et encore nécessaire à faire entendre aujourd’hui ».

Les Années d’Annie Ernaux. Adaptation et mise en scène Jeanne Champagne
Théâtre 71 , Malakoff tel 01 55 48 91 00

Photo ©Benoîte Fanton

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