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Critiques / Théâtre

Jean Moulin, Evangile de Jean-Marie Besset

par Gilles Costaz

La Passion d’un héros français

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Curieux spectacle que cette biographie théâtrale, dite « fiction » par son auteur, de Jean Moulin, le héros central de la Résistance française, assassiné par les nazis, à Lyon, en 1943 (il avait 40 ans). Curieux parce que la soirée est aussi irritante que passionnante, parfois aux limites du grotesque et de l’ampoulé, souvent ardente et convaincante, chargée de vérités qui sont tantôt absolues et tantôt discutables. Jean Moulin est représenté à partir de 1940 alors qu’il est préfet d’Eure-et-Loir et qu’il essaie de mettre en place un maillage des groupes de résistance. Il rencontre des chefs de réseaux, mais l’unité nécessaire tarde à se faire. De Gaulle, qui adoube Moulin, et celui-ci peinent à mettre d’accord des combattants de l’ombre soucieux de leur indépendance et de leur prérogatives. Pendant ce temps-là, à Lyon, Klaus Barbie cherche à infiltrer la nébuleuse rebelle et lance une jeune femme affriolante dans les cercles repérés par les services allemands. L’un des résistants se laisse séduire, comprend qu’il commet l’impardonnable par amour mais révèle qui est le mystérieux Rex. Moulin est arrêté et torturé. Il meurt sans lâcher le moindre élément profitable aux ennemis.
Tels sont les faits, telle est la trame de cette fresque que Besset a dû se résoudre à présenter dans une version resserrée (l’intégralité du texte correspond à une durée de quatre heures, la troupe n’en joue qu’un peu plus de la moitié). Sur le plan historique, l’auteur reprend la thèse de la trahison de René Hardy, qui n’a jamais été totalement prouvée, et invente, nous semble-t-il, la machination qui aurait consisté à faire intervenir une femme à la solde de l’occupant. Sur le plan formel, le parti pris est d’orchestrer une série de scènes à l’allure véridique dans une construction dessinant peu à peu le destin de Jean Moulin comme une Passion. Le chef de la résistance est un personnage « christique » et sa mort est figurée comme celle du Christ. Mourant, il est de façon irréelle entouré de ceux qui l’ont aimé et soutenu : son amie juive, sa sœur, ses vrais amis. Besset laisse entendre aussi que Moulin pouvait ressentir une attirance homosexuelle pour l’un de ses camarades de combat, mais cela est évoqué de manière fugitive.
Régis de Martrin-Donos, jeune metteur en scène dont le style est en train de s’affirmer avec de plus en plus de force, place cette série d’actions et d’affrontement dans un décor où tout est mobilier normand. Une série d’armoires sur roulettes figure, dans des va-et-vient très rapides, les lieux, les cachettes, les arrière-plans des chambres et des lieux parisiens et lyonnais. C’est étrange, mais on l’accepte. Il faut une part de symbolique, de décalage dans une narration où l’Histoire impose son poids de réalité. Le jeu très nerveux des acteurs et une musique dramatique nouent une tension qui ne retombe jamais. Les acteurs ont tous de l’épaisseur. Arnaud Denis est un Jean Moulin puissant, athlétique et cérébral à la fois ; ce très grand comédien sait associer la force de la ligne droite et les sinuosités du tourment, donner également la pleine richesse de la solitude. Stéphane Dausse compose un De Gaulle totalement réussi, qui emprunte aux clichés de la légende et pourtant donne au personnage une authenticité nouvelle, faite des qualités et des faiblesses qui vivent sous la cuirasse. Sophie Tellier est une émouvante compagne de Jean Moulin. Chloé Lambert allie avec finesse la tendresse rieuse et l’autorité dans le rôle de la sœur. Loulou Hanssen sait être plaisante et amusante, mais elle souffre de cette vision trop romanesque de la femme au double jeu qui fait d’elle une Mata Hari débutante pas tout à fait crédible. Enfin, il y a une belle implication, le plus souvent tendue comme la corde d’un art, chez Laurent Charpentier, Michaël Evans, Gonzague Van Bervesselès et même Jean-Marie Besset qui s’est accordé le rôle de Salard, le résistant fidèle.
Le spectacle, au bout du compte, irrite comme un fruit acide. Cette imagerie naïvement chrétienne, cette réflexion un peu raide sur l’héroïsme, ces ajouts feuilletonesques, des affirmations surprenantes qu’on a envie de soumettre aux meilleurs historiens (la résistance ne se serait pas souciée des juifs : c’est une contre-vérité !) n’emportent pas l’adhésion, tout comme certains moments outrés ou démonstratifs. Mais il y a des scènes formidablement écrites, une mise en jeu à l’énergie extrêmement communicative (plusieurs comédiens jouent plusieurs rôles), un enchaînement parfait des séquences, qui nous donnent le sentiment d’être au point exact d’un trouble de l’Histoire où l’on nous parle et où, nous spectateurs, nous avons notre mot à dire et un débat amplifié à emporter en partant dans nos poches.

(Droit de réponse : Après la mise en ligne de cet article, JeanMarie Besset nous a envoyé le message suivant : « Le personnage de Lydie Bastien, joué par Loulou Hanssen, n’est malheureusement pas une invention de ma part ; son rôle a été amplement documenté ( cf. Péan, La Diabolique de Caluire). De façon générale, tout est dans cette pièce rigoureusement exact. Le sous-titre "fiction historique" m’a été imposé par les héritiers Moulin qui contestent certains aspects de l’oeuvre. »)

Jean Moulin, Evangile de Jean-Marie Besset, mise en scène de Régis de Martrin-Donos, scénographie d’Alain Lagarde, lumières de Pierre Peyronnet, costumes de David Belugou, sons d’Emilie Tramier, avec Arnaud Denis,
Sophie Tellier,
Gonzague Van Bervesselès, Laurent Charpentier,
Chloé Lambert,
Gonzague Van Bervesselès, Laurent Charpentier, Stéphane Dausse Jean-Marie Besset,
Michael Evans,
Loulou Hanssen, Michael Evans.

Théâtre 14, tél. : 01 45 45 49 77, jusqu’au 23 octobre. (Durée : 2 h 15).

Photo Lucas Dubosc.

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