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Jacques Lassalle, un artiste de l’incertitude

par Gilles Costaz

La mort d’un maître du théâtre français

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Le théâtre français a perdu en décembre la grande actrice Marianne Epin et le remarquable metteur en scène, auteur et chanteur Pierre Debauche. A présent, c’est l’une des plus hautes figures de la mise en scène, Jacques Lassale, qui disparaît, à l’âge de 81 ans. Comment rendre compte en quelques lignes d’un personnage aussi important qui s’exprima longtemps dans la marge, au Studio-Théâtre de Vitry, dirigea ensuite le Théâtre national de Strasbourg, puis la Comédie-Française, fut aussi un auteur de théâtre, un théoricien du théâtre de premier plan et même épisodiquement un acteur de cinéma (on le voit dans le film de Maurice Garrel Le Vent de la nuit). Ses spectacles mémorables sont très nombreux. On peut penser à Tartuffe joué par François Périer et Gérard Depardieu, à Dom Juan interprété à Avignon et au Français par Andrzej Seweryn et Roland Bertin, à Pour un oui ou pour un non de Sarraute joué par Hugues Quester et Jean-Damien Barbin à la Colline, à Figaro divorce d’Horvath à la Comédie-Française... En fait, on ne sait que choisir dans une biographie aussi riche, son intelligence éclairant particulièrement les grands répertoires français et allemand. Méticuleux à l’extrême, au risque de rendre parfois éprouvante la collaboration avec les acteurs, il refusait les évidences et cherchait la double vérité des œuvres, celle qui allait de soi et celle qui était restée secrète. C’est l’un des maîtres de notre théâtre qui nous quitte. Nous reproduisons une partie de l’hommage qu’Eric Ruf, administrateur de la Comédie-Français, a publié et un extrait de l’interview qu’il nous avait donnée, pour Théâtral Magazine, en mars 2017, alors qu’il dirigeait au Français un spectacle auquel, marqué par la fatigue et la douleur, il dut renoncer, La Cruche cassée de Kleist.
L’hommage d’Eric Ruf
Eric Ruf écrit notamment dans le communiqué de la Comédie-Française : « Nous perdons aujourd’hui un grand homme de théâtre et un grand penseur de notre métier. Jacques Lassalle était doué d’une vive intelligence et d’une culture encyclopédique. Metteur en scène extrêmement prolixe, découvreur d’auteurs contemporains, pédagogue éclairé, administrateur général de notre Maison de 1990 à 1993, il écrivait d’une plume magnifique et singulière. Il nous laisse une somme impressionnante de textes, articles, chroniques, réflexions théoriques et souvenirs sur le théâtre. Dans L’Amour d’Alceste, il écrit "Au commencement, la chose la plus précieuse à mes yeux est ce noyau d’incertitude, ce lieu de non-repos, de doute, d’errance, par lequel il faut passer pour mettre au jour, à jour, ce qu’obscurément l’on sait déjà. Et je n’ai de cesse de placer d’abord les acteurs, dans le même état d’étonnement, d’innocence, d’inquiétude heureuse devant ce que, de l’œuvre, nous allons découvrir ensemble. »
Lassalle par lui-même : « Je travaille sur le « doute »
Bien que vous ayez dirigé la Comédie-Française, vous avez toujours eu une attitude critique envers ce théâtre.
Je suis arrivé au Français avec un formidable contentieux, critique à l’égard de ce qu’elle représente et de tous ses privilèges. En fait, vis-à-vis de ce théâtre, je suis dans la révolte et dans une appartenance passionnelle. Aujourd’hui, la troupe et particulièrement les jeunes sont extraordinaires. Il jouent le bonheur d’être ensemble, sont capables de faire des spectacles qui donnent beaucoup de plaisir. Mais la priorité, c’est le ludique : tout le contraire de ce que je fais. Je suis un metteur en scène qui part dans la direction de ce que le texte ne dit pas, de ce qu’il cache profondément. Il en est de même pour l’acteur : je l’emmène là où il ne veut pas aller. Je travaille sur le doute, l’incertitude, le mystère.
Avez-vous les acteurs que vous souhaitiez avoir ?
Oui, mais la particularité au Français est que les sociétaires ont besoin qu’on leur dise : je vous désire. Ils veulent savoir qu’ils ont été voulus, choisis. Je stigmatise les privilèges exorbitants de ces acteurs, je pense que la Comédie-Française n’a jamais été aussi bien dotée. Mais ce sont de grands acteurs.
On oublie que vous avez été acteur. Quel chemin parcouru depuis le Conservatoire !
Pendant toute ma jeunesse, je me suis opposé à l’enseignement et au théâtre qui régnaient. On ne demandait pas d’intelligence du texte. Il n’y avait pas de corps dans l’espace. On apprenait juste les scansions, à phraser du texte. Après, je suis resté dix-huit ans au Studio-Théâtre de Vitry, pour prouver qu’il y avait un autre théâtre possible. Un jour, tout a changé. Les personnages dont j’ai été le plus proche, qui ont le plus compté pour moi, ce sont Hubert Gignoux, un grand patron, et Bernard Dort, une sorte de Kleist du XXe siècle. (Théâtral Magazine)

Photo Les Mots de minuit, France 2.

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