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Critiques / Théâtre

Jachère de Jean-Yves Ruf

par Jean Chollet

Des exclus au comptoir

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Avec cette nouvelle création, Jean - Yves Ruf et sa compagnie du Chat Borgne reviennent à un processus théâtral déjà pratiqué par le passé. Il se nourrit de l’élaboration d’une écriture de plateau, notamment déjà exprimée avec une belle réussite lors de réalisation de Siliures(2006). Pour cette dernière, comme avant elle pour Chaux vive (2000), la localisation de ce nouvel opus se situe dans un débit de boisson, considéré par le metteur en scène comme “ une zone de dépression ” en mesure de localiser des êtres mis malgré eux au repos, comme placés en attente sur un terrain évoqué par le titre symbolique du spectacle. Un endroit qui a ses codes et ses rites, et où, pour un temps, la réalité du monde extérieur semble suspendue à des observations décalées ou ironiques. Pour cette représentation, la scénographie de Laure Pichat évite la seule reproduction réaliste pour ouvrir sur un ailleurs incertain et troublant en provoquant l’imaginaire. Bordé de rideaux montant jusqu’au ciel pour ouvrir sur un possible espoir, l’espace scénique est réparti sur trois niveaux superposés, dont l’un laisse apparaître aux côtés du comptoir, la partie haute d’une sorte de générateur électrique, issu d’un sous –sol inquiétant et menaçant, dont l’entretien s’apparente à une descente aux enfers métaphorique.

Dans cet univers, se croisent plusieurs personnalités en panne existentielle, hommes et femmes tenus à l’écart des normes d’une société formatée dans laquelle ils ne trouvent pas leur place. La tenancière du bistrot, en mal d’amour, qui tente de contenir les débordements de ses clients (Juliette Savary), une SDF imprécatrice virulente et prophétique (magnifique Laurence Mayor), une jeune fille encore innocente troublée par ses désirs et ses incertitudes (Isabel Aimé Gonzales Sola), confrontée à sa rencontre avec un jeune homme (Bertrand Ulsclat) conscient que sa survie passe par des échanges avec la réalité sociétale du temps. Ils sont accompagnés d’un homme anonyme (William Edimo) inadapté aux règles habituelles du lieu qui souffre de sa mise à l‘écart, et d’un pilier de bar scotché sur son tabouret (Alexandre Soulié), qui ressasse les trahisons féminines ou chantonne une ritournelle. Entre coups de rouge et coups de gueule, les blessures et angoisses de chacun se révèlent.

Inspirée par le début du roman du grand auteur japonais Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort dont le héros solitaire trouve refuge dans un étrange puits, cette création textuelle finalisée à partir d’improvisations des comédiens emprunte diverses sources littéraires. Avec, entre autres, des écrits de Dante, Homère, Joseph Conrad, Vladimir Nabokov, Henri Michaux, et surtout de Verhaeren et Emmanuel Bove. Mais Jean – Yves Ruf a souhaité faire ressentir son propos en utilisant d’autres formes d’expressions contribuant à une aspiration de créer une forme de réalisme magique. Il intègre avec cohérence un univers sonore obsédant ( Jean – Damien Ratel) durant toute la représentation, qui résonne comme autant de pulsations issues des êtres et de la vie, glisse des projections vidéo naturalistes ou allégoriques (Gaëtan Besnard), associées à des ponctuations musicales. Malgré quelques séquences elliptiques, le spectacle place le spectateur en observateur devant une sorte de vivarium où se déroulent quelques tranches de vie de l’espèce humaine contemporaine. A méditer.

Jachère, conception et mise en scène Jean – Yves Ruf, avec William Edimo, Isabel Aimé Gonzalès Sola, Laurence Mayor, Juliette Savary, Alexandre Soulié, Bertrand Usciat. Scénographie Laure Pichat, lumière Christian Dubet, vidéo Gaëtan Besnard, son Jean - Damien Ratel : Durée : 1 heure 25.

Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint – Denis jusqu’au 23 janvier 2016.

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