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Critiques / Opéra & Classique

JENŮFA de Leoŝ Janáček

par Caroline Alexander

Rêves de folklore et réalité brute : un mariage aussi fascinant qu’inattendu

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Après la réussite du Hamlet d’Ambroise Thomas en décembre (voir WT 3946 du 8/12/13) la Monnaie de Bruxelles reste sur la lancée du bel ouvrage avec la somptueuse production de Jenůfa, premier chef d’œuvre lyrique du compositeur tchèque Leoŝ Janáček (1854-1928). Un Janáček à la recherche de ses racines, qui à l’aube du XXème siècle, fait jaillir une musique imprégnée des traditions villageoises, des refrains des rues et des champs de sa Moravie natale.

C’est cette terre et ce temps qui ont servi de point d’ancrage à la mise en scène d’Alvis Hermanis, homme de théâtre letton né en 1965, encore peu connu en France mais largement fêté dans son pays et en Allemagne, et révélé dans le domaine de l’opéra à Salzbourg par sa singulière approche de Die Soldaten/Les Soldats de Zimmerman.

Celle qu’il opère pour Jenůfa est inédite. Du jamais vu sur une scène. Entre ballet, peinture et rituel folklorique, il y ressuscite une Moravie de livres précieux et d’images captées dans la mémoire de ces années 1900-1904 où fut composé le drame de Jenůfa, années où naissait ce style particulier qu’on appellera Art Nouveau. Alvis Hermanis puise son inspiration dans l’œuvre du peintre, dessinateur et affichiste morave Alfons Mucha (1860-1939) qui en fut le fer de lance, dans la lignée stylistique de son contemporain Klimt.

Des fresques et arabesques d’ocre crémeux et de grenat ombré mises en mouvement par la vidéaste Ineta Sipunova surplombent la scène d’un bout à l’autre du déroulement de l’histoire. Celle d’un drame dont personne n’avait jamais osé aborder le rivage, la mort délibérée d’un nourrisson. Un infanticide qui trouve sa justification dans les tabous d’une société fermée sur ses préjugés, où le qu’en dira-ton des voisins et des amis pèse plus lourd que la vie d’un enfant. Jenůfa, fille adoptive de l’austère sacristine du village s’est entichée de Steva, coureur de jupons alcoolique qui lui a fait un enfant. La sacristine qui l’a fait naître clandestinement en cachant sa mère, craint que ses cris n’alertent le voisinage et saccagent à tout jamais l’avenir de la fille adoptée par amour. Le corps de l’enfant sera retrouvé gelé dans la rivière du village au moment où Jenůfa s’apprête à épouser Laca, son prétendant autrefois rejeté, amoureux d’elle depuis toujours… Au dilemme apparemment insurmontable, Janáček réserve un une fin qui s’ouvre sur l’avenir.

Hermanis découpe le drame en trois phases. Un premier acte en imageries naïves est joué à l’avant-scène à la façon d’un spectacle de marionnettes inspirée du kabuki, tandis qu’à l’arrière-plan un véritable chœur de danseuses – superbement chorégraphiées par Alla Sigalova - souligne en grâce et en force, l’exposé des situations sur la musique qui les habille. Coiffes fleuries, costumes chamarrés aux manches ballons et aux broderies raffinées – un exploit réalisé par les ateliers de la Monnaie - . la beauté qui s’en dégage est quasi hypnotique.

Au deuxième acte, le metteur en scène fait basculer le drame dans le quotidien intemporel de la misère, telle qu’elle peut être vécue aujourd’hui comme hier. Pauvreté du décor, la chambre de la sacristine où trônent un lit de fer un réfrigérateur poussiéreux, la sacristine elle-même représentée en femme asservie à l’épluchage des légumes, et Jenůfa, gamine aux abois. Derrière les fenêtres embrumées défilent les ombres des danseuses du premier acte se passant de main en main le corps du bébé au bonnet rouge… L’effet de ce fil conducteur est poignant.

L’acte trois revient au luxe visuel du démarrage, ses incroyables costumes, ses danses, et la procession ininterrompues des images sidérantes qui ceinturent la scène à mi-hauteur. C’est magique.

Homme de théâtre Hermanis dirige en finesse les chanteurs et en fait des acteurs. Sally Matthews/Jenůfa (en alternance avec Andrea Dankova) offre le cristal de son timbre à la fragilité de l’héroïne, un volume un rien étroit mais un son aérien, Jeanne-Michèle Charbonnet la magnifique, pour sa première prestation à la Monnaie, incarne une sacristine bouleversante de voix – claire et rauque à la fois – et de jeu explosé, Pour Steva, l’ivrogne, Nicky Spence ajoute des dons de danseur, voire d’acrobate, à sa voix de ténor. Celle de Charles Workman est presque trop belle, trop pleine pour le personnage effacé de Laca, l’amoureux négligé. Les nombreux rôles secondaires ont tous trouvé, si l’on peut dire, chaussures à leurs pieds.

Nouveau chef permanent de l’orchestre symphonique de la Monnaie, le Français Ludovic Morlot fait vibrer et gronder la musique de Janáček, en projette les couleurs tranchées mais sait aussi, au deuxième acte, en faire planer l’émotion.

Jenůfa de Leoŝ Janáček d’après une pièce de Gabriela Preissová sur la vie paysanne morave, orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, direction Ludovic Morlot, chef des chœurs Martino Faggiani, mise en scène décors Alvis Hermanis, costumes Anna Watkins, lumières Gleb Filshtinsky, chorégraphie Alla Sigalova, vidéo Ineta Sipunova. Avec Sally Matthews (et Andrea Dankova) Charles Workman, Nicky Spence, Jeanne-Michèle Charbonnet, Carole Wilson, Ivan Ludlow, Alexander Vassiliev, Mireille Capelle, Hendrijkje Van Kerckhove, Beata Morawska, Chloé Briot, Nathalie Van de Voorde, Marta Beretta .


Bruxelles – la Monnaie – du 21 janvier au 7 février 2014

+32 2 229 12 11 – www.lamonnaie.be

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