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Critiques / Théâtre

Ivanov d’Anton Tchekhov

par Corinne Denailles

Melancholia

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Ecrite à 27 ans, la pièce est comme l’aboutissement de Platonov, écrit à 22 ans et qui ne fut jamais mis en scène du vivant de l’auteur. L’essentiel des thèmes tchékhoviens est réuni dans ce portrait d’une société décadente qui rêve d’un avenir meilleur pour les générations futures. Une société de petits-bourgeois étriqués qui ne parlent qu’argent, velléitaires, alcooliques, hypocrites, antisémites sans complexes. Ivanov n’appartient pas à ce monde mesquin et vulgaire ; il est seul avec lui-même, aux prises avec ses angoisses existentielles.
Brutalement anéanti, comme si le ressort vital de son existence s’était rompu, il n’en finit pas de s’interroger sur ce changement brutal ; lui qui n’était que joie de vivre, enthousiasme personnifié, le voilà accablé par un mal indéfinissable, un "fardeau" qui fait plier son corps et son âme, une dépression abyssale. Tellement torturé qu’il regardera mourir sa femme de tuberculose sans un geste d’affection. Elle qui avait coupé les liens avec sa famille juive et s’était convertie pour l’épouser et qu’il traite de "sale juive". On l’accuse de n’en avoir voulu qu’à sa dot, tout comme il n’en voudrait qu’à la dot de la petite Sacha, la fille de ses créanciers Lébédev, qu’il épousera, mais pour si peu de temps, après la mort de sa femme. Traité de profiteur et de salaud, il est rongé par un sentiment de culpabilité indéfinissable qui semble sans liens avec ces reproches mais plonge ses racines dans une inadéquation profonde au monde et le conduira, comme un somnambule, aux pires extrémités. Le personnage d’Ivanov, c’est la Russie de la fin du XIXe siècle qui a perdu son âme passée et erre dans les ténèbres en quête de lumière et de sens.

La scénographie est, dans les grandes lignes, fidèle aux indications scéniques de l’auteur. La première scène se passe devant la maison d’Ivanov en arrière-plan ; on y devine l’ameublement bourgeois ; "de la maison nous parviennent les échos d’un duo qu’on étudie : piano et violoncelle". Mais point de jardin ni de guéridon, seulement des caisses en bois, un pauvre tabouret sur lequel Ivanov gratte sans fin sa fatigue de vivre comme une vieille plaie, une chaise-longue d’un autre âge où s’alanguit un moment sa femme, Anna Petrovna. Tout dans le décor de Richard Peduzzi est sans âme, parfois trop. Le salon des Lebedev est désuet et même la noce et ses musiciens ne parviennent pas à faire naître une once de joie chez les convives titubants. Ivanov, lui, ne boit pas ; il reste lucide, affreusement lucide.

Une distribution de rêve

La distribution impeccable compte une quinzaine de comédiens parmi lesquels Marina Hands, dans le rôle d’Anna Petrovna, pâle figure souffrante et aimante, Victoire Du Bois, dans le rôle de Sacha, la seconde épouse, éclatante de jeunesse et totalement dévouée à son idole ; Marcel Bozonnet est son père, Lébédev, homme doux et faible, tyrannisé par sa harpie de femme, vieille rombière radine et méchante, campée avec talent par Christiane Cohendy ; citons aussi Ariel Garcia-Valdès, Chabelski, l’oncle d’Ivanov et Marie Vialle dans le rôle de Babakhina, mijorée et sans cervelle qui croit se faire épouser par Chabelski.
Ivanov est interprété par Micha Lescot, comédien désormais fétiche de Luc Bondy qui lui a permis de sortir de cet emploi de Buster Keaton qui l’enfermait un peu, même s’il lui va comme un gant. Leur première collaboration remonte à 2007 avec La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux qui fut une belle surprise. Et maintenant cette figure un peu dostoïevskienne, longue silhouette noire, visage barré d’une barbe noire. Fantôme qui se soutient si peu, le regard ailleurs, fuyant, étranger aux autres et à lui-même, étouffé par "une plainte dans tout son corps", Micha Lescot excelle dans ces égarements douloureux loin de tout emphase.

Luc Bondy signe une mise en scène qui mesure son énergie, faisant monter la tension et la noirceur du tableau dans un seul mouvement sourd et inéluctable mais il nous laisse à une trop grande distance des personnages qui ne suscitent pas l’empathie qu’ils méritent et que l’auteur pourtant leur accorde. Il n’en reste pas moins que Bondy maîtrise parfaitement cette lente et implacable descente aux enfers.

Ivanov d’Anton Tchékhov, version scénique de Macha Zonina, Daniel Loayza et Luc Bondy, d’après la première version de Anton Tchekhov et la traduction d’Antoine Vitez ; décor Richard Peduzzi ; costumes Moidele Bickel ; lumières Bertrand Couderc ; musique Martin Schütz. Avec Marcel Bozonnet, Christiane Cohendy, Victoire Du Bois, Ariel Garcia Valdès, Laurent Grévill, Marina Hands, Yannik Landrein, Roch Leibovici, Micha Lescot, Chantal Neuwirth, Nicolas Peduzzi, Dimitri Radochévitch, Fred Ulysse, Marie Vialle et, en alternance, les musiciens Philippe Borecek (accordéon) - Philippe Arestan (violon) et Sven Riondet (accordéon) - Alain Petit (violon), et les invités Coco Koënig, Quentin Laugier, Missia Piccoli, Antoine Quintard, Victoria Sitjà. A l’Odéon-théâtre de l’Europe du 29 janvier au 1er mars et du 7 avril au 3 mai 2015, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h. Durée : 3h40 avec entracte. Rés : 01 44 85 40 40.

Photos Thierry Depagne

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