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Critiques / Théâtre

Irruption de Valérie Alane

par Gilles Costaz

L’inconnue dans la maison

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L’action se passe chez des Français moyens. Beaucoup de pièces se passent chez des Français moyens, à table de préférence. Précisément, les Français moyens d’Irruption sont en train de déjeuner, en écoutant le Premier Ministre parler de l’immigration. L’auteur, Valérie Alane, part d’une situation classique car, si on veut secouer les familles franchouillardes, il faut bien les représenter. C’est ce qu’elle fait, en prélude à une « irruption » qui va se faire en deux temps. D’abord quelque chose d’anormal est repéré dans le réfrigérateur. Ensuite, on ne sait comment, une jeune femme venue d’un pays d’Afrique centrale, est dans la maison. Vient-elle de la rue, de la cave, du jardin ? Ou sort-elle de l’écran de la télévision ? La famille se dispute. Va-t-on garder cette intruse qui a échappé aux guerres civiles de son pays et parle tout autant de nature et de forêts que de massacres ? Dans toute famille de Français moyens, il y a un réac et un frangin qui a le cœur à gauche, il y a une personne âgée qui est plus jeune que les jeunes gens. C’est le cas ici, avec une belle intelligence de la société. Avec l’irruption de la femme noire, ça disrupte (mot à la mode que n’emploie pas Valérie Alane, qui écrit trop bien pour recourir à ce type de néologisme). Le groupe se déchire. Il n’explose pas vraiment, mais il y a de la bagarre ! La maison, elle, se transforme et ne sera plus du tout un pavillon de Français moyens.
On pourra reprocher à Valérie Alane de délivrer une morale claire, presque trop claire : sachons aimer nos frères des autres continents pour lesquels nous n’avons que des larmes de crocodile. Mais Alane diffuse ses convictions dans une vraie fable théâtrale qui joue subtilement de plusieurs registres, le burlesque, le satirique, le fantastique et le métaphorique. C’est un peu du Ionesco tendrement arraché à l’apocalypse par un goût mondialiste de la planète. Des trucages, des projections, des masques (très réussis) participent à une métamorphose plastique de l’espace. Les sons, également, ont des vertus voyageuses. Greta Mensah, qui a en charge le rôle de l’inconnue, est très convaincante dans une partition difficile où il faut faire couler de source le politique et le lyrique. Marie Perrin incarne finement une mère qui fait se rencontrer les rêves et la réalité. Xavier Béja ajoute un pathétique discret à sa prise en charge intense du personnage au coeur nationaliste. Vincent Lorimy dessine aussi très bien les contradictions et l’évolution douce du deuxième frère. Valérie Alane, enfin, joue elle-même la maîtresse de maison en dessinant un tracé de plus en plus sensible, allant du cliché de madame tout le monde à l’image éclatante d’une femme passionnée. Ce spectacle de la compagnie Scaena, créée à Anis Gras, à Arcueil, est d’une complexe séduction, et joyeusement inconfortable.

Irruption de Valérie Alane, mise en scène de l’auteur, collaboration artistique de Sabrina Paul, musique et univers sonore d’Alvaro Bello, lumières de Vincent Tudoce, vidéo de Leonard, costumes de Chouchane Abello Tcherpachian, masues de Florence Khaloua, construction décor : Thierry Rasamiarisoa, construction accessoires : Luc Lauga, collaboration mouvement : Virginie Petit.
Avec Marie Perrin, Greta Mensah, Vincent Lorimy, Xavier Béja, Valérie Alane.

Le Colombier, Bagnolet, 01 43 60 72 81, du 3 au 7 mars. (Durée : 1 h 20).

Photo Cyrille Valroff 2020.

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