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Critiques / Théâtre

Innocence de Dea Loher

par Jean Chollet

Denis Marleau au plus près de l’écriture

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Auteure majeure de la scène allemande contemporaine, née en 1964 en Haute – Bavière, Dea Loher fut découverte en France en 2002 avec Barbe bleue, espoir des femmes dans une mise en scène de Michel Raskine. Innocence (Unschuld) créée en 2003 au Thalia Theater de Hambourg, marque aujourd’hui son entrée au répertoire de la Comédie-Française. En dix-neuf scènes, elle tisse avec brio les portraits d’hommes et de femmes témoignant de l’état du monde. Dans une ville de bord de mer, deux émigrés clandestins, Elisio et Fadoul, assistent à la noyade d’une femme sans intervenir. Sentiment de culpabilité pour l’un, rencontre avec Dieu pour l’autre, manifestée par la découverte dans un sac plastique contenant 200.089, 77 euros. Autour d’eux s’inscrivent divers personnages, les parents d’une jeune fille assassinée, Frau Zucker, ancienne communiste, mythomane diabétique, mère de Rosa mariée à Franz, employé des services funéraires, Frau Habersatt, femme solitaire qui fantasme pour vivre, Ella, philosophe obsédée par la Non –fiabilité du monde, Absolue, jeune aveugle, stripteaseuse dans les bars du port, et deux candidats au suicide. Une suite de destins individuels, mêlant les générations, qui s’entrelacent ou se croisent en interrogeant la vie à l’ombre de la mort, et la responsabilité individuelle face à une innocence impossible dans notre société contemporaine. Avec pourtant des lueurs d’espoir dans le sentiment de culpabilité, ouvert sur l’empathie pour pouvoir vivre ensemble. Et peut-être rencontrer l’amour.

Le metteur en scène et scénographe québécois, Denis Marleau, retrouve la Comédie – Française après y avoir présenté en 2011 Agamemnon de Sénèque, qui témoignait notamment de ses nombreuses années de recherches de production d’images animées. Toujours avec la complicité pérenne de Stéphanie Jasmin, il accompagne la mise en scène de ce texte, avec des dessins naïfs et mouvants projetés sur des faces de toiles brutes, évocateurs des localisations et temporalités traversées. Avec rigueur et sans esbroufe, le metteur en scène réussit à donner la dimension et la plénitude des paroles spécifiques des personnages, révélatrices de leurs pensées intimes, dans la traduction de Laurent Muhleisen, en articulant au mieux la forme romanesque et narrative de l’écriture hétérogène de Loher avec sa représentation scénique. Laissant flotter ses tonalités poétiques sans tomber dans les pièges d’un réalisme trop appuyé.

Sous les lumières finement travaillées et changeantes de Marie-Christne Soma, et dans les beaux costumes argumentaires de Jean – Paul Gaultier, l’interprétation des douze comédiens du Français, présents sur scène toute la représentation, est dans son ensemble cohérente. Mais, si on apprécie particulièrement les prestations de Danielle Lebrun, pétillante et malicieuse Frau Zucker, Cécile Brune, intellectuelle et contestataire convaincante Ella, Georgia Scalliet, troublante en émouvante Absolue, Nazim Boudjenah, tourmenté Elisio, ou Pauline Méreuze, diaphane et lumineuse Rosa, … il manque parfois au jeu un souffle un peu plus dévastateur et une liberté signifiante, en mesure d’apporter dans les nuances, toute sa plénitude et sa résonance à cette œuvre complexe, mais prégnante.

Innocence de Dea Loher, traduction Laurent Muhleisen ( L’Arche éditeur), mise en scène et scénographie Denis Marleau, collaboration artistique et conception vidéo, Stéphanie Jasmin, avec Claude Mathieu, Catherine Sauval, Cécile Brune, Bakary Sangaré, Gilles David, Georgia Scalliet, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun, Louis Arene, Pierre Hancisse, Sébastiebn Pouderoux, Pauline Méreuze. Costumes Jean-Paul Gauthier, lumières Marie-Christine Soma, diffusion, montage, vidéo Pierre Laniel, musique et son Jérôme Minière. Durée 2h 15.
Comédie – Française, Salle Richelieu, en alternance jusqu’au 1er juillet 2015.

Photo © Raynaud de Lage

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