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Critiques / Opéra & Classique

Infinite Now de Chaya Czernowin

par Caroline Alexander

Singulière plongée dans les clameurs et craquements de guerres

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En première mondiale, la création à Gand par l’Opera Vlaanderen-Opéra des Flandres de Infinite Now étrange objet lyrique de Chaya Czernowin, fruit d’une commande maison en association avec l’IRCAM et le théâtre national de Mannheim, laisse perplexe. Son titre mystère, difficile à traduire – l’infini du présent ? aujourd’hui à l’infini ? – et son contenu n’ont rien de commun avec ce qui, traditionnellement bâtit un opéra. Ni intrigue, ni action, pas de personnages en relations, mais des figures abstraites tirées du réel et des voix en témoignages d’un désastre planétaire : celui de la première guerre mondiale.

Infinite Now pourrait se résumer en une tentative de percer les douleurs, angoisses et impasses de cette guerre, écho à toutes les guerres. Un tunnel boueux, sanglant, saillants, strident, s’étirant sur deux heures trente d’effets statiques et de mise en sonorités des bruits et fureurs lancés, subis de part et d’autre de ce Front, dans ses tranchées de boue devenues tranchées mentales.

C’est la troisième œuvre lyrique de la compositrice israélienne Chaya Czernowin, née en 1957. Elle la travailla à partir du spectacle Front conçu et réalisé par Luk Perceval, enfant vagabond de la scène belge, acteur, auteur, réalisateur, chef de troupe qui avait sous ce titre condensé une sorte de polyphonie d’images de cette guerre qui fut la première à opposer plusieurs parties du monde. Le point de référence des visions de Perceval s’ancre dans le roman fameux d’Erich Maria Remarque A l’Ouest rien de Nouveau dont Lewis Milestone tira en 1930 un film tout aussi célèbre.

Lumières blafardes, ombres chinoises

A cette première source d’inspiration, Chaya Czernowin ajouta les extraits d’une nouvelle de la romancière chinoise Can Xue. Perceval en extorqua son livret et en imagina la mise en scène. Six chanteurs, six comédiens se partagent quasi immobiles les textes et les chants. Lumières blafardes, ombres chinoises glissant au sol, le noir et blanc est conjugué dans toutes ses alliances. Des textes s’impriment en projections sur les toiles, en français, en allemand, en flamand, en anglais : lettres de poilus à leurs familles, messages d’espoirs, cris d’adieu des opposants solitaires, français, belges, allemands puis ces américains arrivés en 1917 - il y a toute juste un siècle ! – pour leur porter secours et emporter la victoire. Quelle victoire ? L’horreur s’est imprimée dans les deux camps, elle est devenue universelle. Elle était d’hier. Elle est encore d’aujourd’hui.

Exercice cérébral, émotion mathématique

C’est toute cette complexité que Chaya Czernowin et ses associés tentent de matérialiser. Leur exercice est cérébral. Leur émotion est mathématique, elle se calcule en décibels, stridences atonales, échappées électroniques. L’extrême sonorisation de l’ensemble rend étrangères, lointaines, déshumanisées les voix des chanteurs, l’excellente soprano française Karen Vourc’h planant comme oiseau rivé au ciel, l’alto Noa Frenkel et la mezzo Kai Rüütel en orages figés, le contre-ténor Terry Wey, le baryton Vincenzo Neri, la basse David Salisbery Fry, fondus dans l’espace. Tout aussi immobiles les acteurs disent leurs textes en plusieurs langues, sans accent. On aimerait pouvoir les identifier dans leurs postures, mais la sonorisation projette leurs voix et celles des chanteurs, comme si elles surgissaient de partout. .

L’orchestre que dirige en fermeté le jeune maestro suisse Titus Engel est dévoré par le même ogre. Aux musiciens de l’Orchestre Symphonique des Flandres (Opera Vlaanderen) se sont joints des guitares électriques et des jeux électroniques. Leur puissance est telle qu’elle fait tout exploser. Le spectacle vivant devient mécanisé. On se croirait presque dans une salle de cinéma où tout, jusqu’au moindre soupir, est préalablement enregistré.

Infinite Now sera présenté par l’IRCAM son coproducteur à la Philharmonie de Paris le 14 juin prochain. Son acoustique naturelle devrait, on l’espère, apporter davantage de nuances à la complexité musicale et littéraire d’une œuvre davantage en cheville avec les principes de l’oratorio que de l’opéra.

Infinite Now de Chaya Czernowin, livret et mise en scène de Luk Perceval, orchestre symphonique Opera Vlaanderen, direction Titus Engel, décors et vidéo Philip Busseman, costumes Ilse Vandenbussche, lumières Mark Van Denesse. Avec les chanteurs Karen Vourc’h, Kai Rüütel, Noa Frenkel, Terry Wey, Vincenzo Neri, David Salsberry Fry. Les comédiens Paul Bäumer, Benjamin Lew Klon, Gilles Wellinski, Roy Aernoutes, Oana Solomon.

Gand, les 18, 20, 22, avril à 20h, le 23 à 15h
Anvers, les 30 avril, 3, 5 & 6 mai à 20h

Paris - Philharmonie : le 14 juin à 20h

+32 (0)70 22 02 02 - www.operaballet.be

Photos Annemie Augustijens

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