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In memoriam Kurt Masur

par Christian Wasselin

Le chef d’orchestre Kurt Masur nous a quittés. Il fut directeur musical de l’Orchestre national de France de 2002 à 2008.

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LE PUBLIC PARISIEN se souvient de sa haute stature, de ses cheveux drus, de sa fine barbe blanche. Kurt Masur avait l’allure d’un géant énergique mais bienveillant. C’est d’ailleurs grâce à cette énergie que les manifestations qui eurent lieu chaque semaine sur le ring de Leipzig, en 1989, au cours desquelles les habitants disaient leur colère contre le régime est-allemand, eurent toujours un côté pacifique.

A cette époque, Masur est directeur musical du célèbre Orchestre du Gewandhaus de Leipzig (il le restera jusqu’en 1996), et à ce titre successeur de Mendelssohn. Né à Brieg, en Silésie, en 1927, il a d’effectué ses études musicales dans cette même ville de Leipzig qu’il connaît comme une partition vivante. Chef principal de l’Orchestre philharmonique de Dresde de 1967 à 1972, il sera plus tard directeur musical du Philharmonique de New York (1991-2002) et chef principal du Philharmonique de Londres (2000-2007). Et directeur musical, donc, de septembre 2002 à juin 2008, de l’Orchestre national de France. En compagnie duquel il donne de grands cycles consacrés à Beethoven, Mendelssohn, Brahms, Tchaïkovski, Chostakovitch et Schumann.

Avec le National, l’entente est exemplaire dès le début : « L’Orchestre National s’est identifié à mon projet artistique bien davantage que d’autres orchestres que j’ai pu diriger, et cet échange est aussi bon pour moi que pour lui. J’étais prêt à exiger beaucoup des musiciens en arrivant, de leur côté ils attendaient beaucoup de moi, mais je n’imaginais pas qu’ils feraient preuve d’un tel sérieux. En réalité, l’esprit des instrumentistes est à l’image de leur talent, et je me sens tout à fait chez moi en leur compagnie. Leur jeunesse est un atout contre la routine ».

De l’élégance et de la beauté

Masur précise : « J’ai dirigé beaucoup d’orchestres dans le monde. Des allemands, bien sûr, plus disciplinés ; des japonais, plus réservés ; des russes, plus volcaniques. Mais les Français ont un goût pour la beauté et l’élégance, une certaine capacité à transgresser la règle, qui apporte de la vie et de l’humour ».

Il aura ce mot devenu célèbre : « Nous avons fait ensemble la plus belle Symphonie pastorale de toute ma carrière ; la nature est belle partout mais les fleurs sont encore plus belles dans les prairies de l’Orchestre national ».

Son attachement à la France n’avait rien de superficiel, si on en croit sa biographie* : « Les Français sont tous différents. Ils ont horreur de l’uniformité, détestent obéir, aiment être convaincus. C’est la raison pour laquelle il est si difficile de former un orchestre dans ce pays ! Ils résistent beaucoup plus que les autres à l’américanisation générale du monde. La France, heureusement, est d’une certaine manière le plus démodé de tous les pays car elle cultive son style de vie envers et contre tout. A Londres, on sent beaucoup les influences internationales qui se croisent, mais nulle part ailleurs qu’à Paris on n’aime à ce point la vie. Même les personnes âgées y sont d’une fraîcheur étonnante. Il m’est arrivé, un dimanche matin très ensoleillé, de me lever de bonne heure et d’appeler un taxi pour qu’il me conduise de l’hôtel George V jusqu’à Montmartre. Là, j’ai pris mon petit déjeuner, puis je suis redescendu à pied jusqu’à l’hôtel, en faisant de nombreux détours. A trois heures de l’après-midi je suis reparti, toujours à pied, jusqu’à Notre-Dame. Le lendemain, je ne pouvais plus marcher, je m’étais démis le genou ! Mais je m’étais laissé délicieusement surprendre par Paris ».

Du charme et du parfum

La langue française séduisait beaucoup Kurt Masur : « Quand j’étais enfant, j’aimais écouter à la radio des conversations en français. Plus tard j’ai découvert qu’une jolie femme qui se met à parler dans une autre langue que le français, perd sur-le-champ la moitié de son charme ». L’une des expressions favorites qu’il employait lors de ses répétitions avec l’Orchestre national, était d’ailleurs « sans coquetterie » : « Il s’agissait, dans une symphonie de Brahms, de convaincre le basson solo de ne pas jouer tel passage avec les cors dans un style trop français, de peur d’obtenir un parfum que Brahms n’aurait pas aimé » !

Professeur à l’Académie de musique de Leipzig dès 1975, Kurt Masur dirigeait souvent de jeunes orchestres et donnait des masterclasses à travers le monde. Mais s’il aimait s’appuyer sur des textes de référence (l’édition critique récemment parue des symphonies de Beethoven chez Breitkopf & Härtel), il faisait partie de ceux qui ne souhaitaient pas s’engager sur la voie des instruments historiques : « C’est un non-sens de dire que Bach aimerait nos instruments. Limiter Bach aux petites formations et interdire aux grands orchestres de jouer sa musique est un autre non-sens. Bach n’a pas joué que du clavecin, il a joué aussi de l’orgue, un instrument puissant comme nos orchestres ». D’où ce corollaire : « La couleur n’apporte pas l’esprit, c’est une erreur de le croire. J’ai entendu un grand nombre d’interprétations très ennuyeuses et très éloignées de l’esprit de Bach car elles reposaient seulement sur le choix des instruments originaux. Il faut concevoir la connaissance, le cœur et l’interprétation comme un tout ».

Il laisse des enregistrements par dizaines, notamment une Genoveva de Schumann inoubliable (Emi) et une Symphonie pastorale (couplée avec la Symphonie n° 2 du même Beethoven) avec l’Orchestre national de France (Naïve/Radio France).

photographie : Kurt Masur par Sasha Gusov.

* A lire : Johannes Forner, Kurt Masur (trad. Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus), avec un chapitre additionnel de Christian Wasselin sur Masur et la France (Actes sud, 2004).

France Musique consacre, ce lundi 21 décembre, une journée spéciale à Kurt Masur.

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