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Il y a symphonie et symphonies

par Christian Wasselin

À la tête du Philharmonia Orchestra, Esa-Pekka Salonen vient de nous rappeler le sens multiple du mot « symphonie ».

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SYMPHONIE : SONNER ENSEMBLE (comme sympathie : éprouver ensemble). La forme de la symphonie, dont l ’origine se trouve notamment dans la suite de danse, s’est peu à peu fixée au cours du XVIIIe siècle et a connu son profil définitif avec Joseph Haydn et Mozart, secondés par les musiciens de l’École dite « de Mannheim ». Les deux premiers glissèrent quelques-unes de leurs humeurs inquiètes dans leurs partitions, mais c’est Beethoven le premier qui fit du cycle de ses symphonies son carnet de bord intime. Les suivants, « ne pouvant faire mieux, comme l’écrivait autrefois une encyclopédie célèbre, cherchèrent à faire autrement ». Jusqu’au début du XXe siècle où, après Mahler, on s’interrogea sur le devenir de cette grande forme arrivée, selon certains (Debussy), à ses limites. Certains continuèrent de composer des symphonies (Prokofiev, Chostakovitch, Milhaud, Henze…), mais le cœur, visiblement, n’y était plus tout à fait.

Stravinsky, plus que quiconque, chercha à faire autre chose : c’est ainsi qu’il eut l’idée d’écrire en 1920 ses Symphonies pour instruments à vent, qu’il dédia à la mémoire de Debussy. Stravinsky écrit Symphonies au pluriel : il n’entend pas en effet écrire une symphonie selon le moule classique mais faire sonner ensemble une vingtaine d’instruments au fil d’une succession d’épisodes brefs et enchaînés. Au Théâtre des Champs-Élysées, Esa-Pekka Salonen dirige avec maestria les vents du Philharmonia Orchestra (dont il est le chef principal) qui, tout au fond de la scène, sonnent avec une ampleur tranchante, de même qu’ils ont ouvert le concert avec la brève fanfare destinée à ouvrir et fermer le ballet Agon.

Masse des cordes

Mais l’Histoire nous appelle : il s’agit maintenant pour Salonen de diriger une symphonie de Beethoven parmi les plus emblématiques, puisqu’il s’agit de la Troisième, dite « Eroica  ». Voilà plusieurs décennies maintenant que, dans la foulée de la redécouverte du répertoire dit « baroque » par des ensembles ad hoc, les symphonies de Beethoven (et de Mozart, et de Schubert, etc.) sont interprétées par des effectifs réduits réunissant des musiciens jouant sur instruments historiques. Les orchestres symphoniques hésitent maintenant avant d’aborder ce répertoire, à moins qu’ils glissent habilement quelques cuivres ou quelques timbales d’époque dans leur instrumentarium et s’efforcent de trouver l’énergie et la transparence des formations néo-baroques. C’est ce que fait Salonen, qui certes ne met pas face à face violons 1 et violons 2, mais demande aux cordes d’user d’un vibrato discret, et nous offre une Héroïque très en place, sans emphase, sans cholestérol. Le pupitre des cors, en particulier, est d’une chaleur et d’une justesse confondantes. Mais la masse orchestrale est là, qu’on le veuille ou non, et le tissu orchestral pourrait être plus nerveux et le résultat plus convaincant encore avec des cordes en plus petit nombre.

Avec Sibelius, on franchit un siècle et on arrive, précisément, à cette époque où la forme symphonique commence en Allemagne à douter d’elle-même. Sibelius ne doute pas, lui. Peut-être parce qu’il sent qu’il lui revient de fonder une tradition symphonique en Finlande. Il écrira en tout sept symphonies, la dernière datant de 1924, plus de trente ans avant sa mort (une mythique Huitième ne nous est pas parvenue, le compositeur n’ayant pas trouvé comment donner une forme définitive à cette partition que beaucoup attendaient).

Cosmos en fusion

La Cinquième, au fil de ses différentes versions (1915, 1916, 1919), va gagner en concision et en majesté. Esa-Pekka Salonen est là tout entier lui-même : sa Cinquième sonne avec une ampleur saisissante, riche de plages immobiles (mouvement lent) et d’accélérations affolantes (fin du premier mouvement). On ne peut s’empêcher d’utiliser, en écoutant cette musique qui conquiert l’espace, toutes les métaphores géologiques évoquant un monde en train de naître : choc des plaques telluriques, geysers, volcans, mais aussi galops microscopiques, crevasses qui se forment, le Philharmonia est dans son élément, jusqu’à ce choral final en forme de dérive cosmique, abordé très lentement par Salonen, et qui laisse pantois, hébété.

Étrangement, l’orchestre de Sibelius, aussi puissant et coloré soit-il, est assez peu fourni : les bois sont par deux, il n’y a là ni tuba, ni harpe, et la percussion se réduit à un timbalier. Mais Salonen donne une superbe dynamique à l’ensemble ; la respiration de l’orchestre a beau enfler parfois à la limite du vertige, jamais l’asphyxie ne le menace.

En bis, un extrait d’Apollon musagète de Stravinsky, singulièrement chaloupé.

photographie : Esa-Pekka Salonen par Annick Ramp (dr)

Stravinsky : Fanfare pour trois trompettes - Symphonies d’instruments à vent - Beethoven : Symphonie n° 3 « Héroïque » - Sibelius : Symphonie n° 5. Philharmonia Orchestra, dir. Esa-Pekka Salonen. Théâtre des Champs-Élysées, 22 septembre 2016.

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