Accueil > Harnoncourt, celui qui a reparcouru le temps musical

Portraits / Opéra & Classique

Harnoncourt, celui qui a reparcouru le temps musical

par Christian Wasselin

La mort de Nikolaus Harnoncourt, survenue le 5 mars dernier, n’est pas seulement celle d’un chef d’orchestre. Car ce musicien, chercheur et inventeur, a su inaugurer une nouvelle façon de concevoir la musique dans l’Histoire.

Partager l'article :

LA MUSIQUE, COMME CHACUN SAIT, est un art du temps. Une idée que Nikolaus Harnoncourt a illustrée en tant que musicien, bien sûr, mais aussi par la place qu’il occupe désormais dans l’histoire de l’interprétation. Ou plutôt, dans l’Histoire de la musique. Car l’apport de cet artiste transcende largement les questions d’interprétation.

Qui était Nikolaus Harnoncourt ? Né à Berlin en 1929, il quitte la capitale allemande pour Graz deux ans plus tard et effectue à Vienne ses études musicales. Le fait qu’il étudie la viole de gambe et le violoncelle (le premier ayant historiquement détrôné la seconde au fil du XVIIIe siècle) n’est pas innocent. Car c’est en jouant le grand répertoire au sein d’un orchestre symphonique que le jeune musicien se rend compte qu’il est aberrant d’utiliser les mêmes effectifs (et les mêmes instruments, et la même technique, et le même style, etc.) pour aborder Bach et Bruckner, Chostakovitch et Haydn.

D’où l’idée, qui renverse toutes les habitudes, de fonder un nouvel ensemble qui se consacrerait à ce qu’on appelait à l’époque la musique ancienne : nous sommes en 1953, et Harnoncourt fonde, avec sa femme Alice Hoffeiner, le Concentus Musicus Wien (l’usage d’une langue ancienne et de l’allemand dans le même intitulé n’est pas non plus innocent). Cet ensemble attendra quelque temps d’être prêt pour affronter la scène et le public, mais on peut considérer l’enregistrement des Concerts brandebourgeois de Bach (1964) et celui de l’Orfeo de Monteverdi (1968) comme l’acte fondateur de la musique baroque. Laquelle en effet n’est pas née en 1600 ou en 1700 : celle qu’on appelait jusque vers 1960 la musique ancienne, devient la musique baroque à partir du moment où elle est jouée selon les canons du XVIIe et du XVIIIe siècle, ou plutôt selon les canons qu’on peut imaginer avoir été ceux de cette époque. Car qui dit musique baroque dit recherche incessante, et incessante remise en question des certitudes.

La révolution sans en avoir l’air

Cette manière de concevoir l’interprétation et l’histoire fut, en son temps, violemment récusée par ceux qu’on appelait les modernistes (c’est-à-dire par les partisans de la musique ancienne jouée sur instruments modernes). Ceux qui osaient remettre en cause les acquis, ceux qui osaient aller ailleurs et innover étaient accusés d’être des réactionnaires : ce qui est vrai objectivement (il s’agissait, en réaction contre une interprétation réputée absurde, de revenir aux instruments historiques), mais désobligeant si l’on prend le terme dans son sens polémique.

La révolution passerait donc par un retour au passé ? Les Modernes seraient donc des Anciens qui s’ignorent ?

C’est cette vision binaire et, pour tout dire, un peu simplette des choses, qui hérissa aussi tous ceux qui ne comprenaient pas combien la redécouverte d’un répertoire, donc l’invention d’un continent neuf, était aussi une alternative à l’incompréhension éprouvée par le public à l’égard d’une certaine musique contemporaine. Rameau plus dépaysant que Barraqué ?

Harnoncourt fut donc un pionnier. Jean-Claude Malgoire à la même époque, puis Philippe Herreweghe, John Eliot Gardiner, Roger Norrington, William Christie et bien d’autres, de Mark Minkowski à Raphaël Pichon, iront dans le même sens. A y regarder de plus près, il s’agissait alors, pour Harnoncourt, d’arracher la musique du XVIIe et du XVIIIe siècle des mains de formations symphoniques qui n’avaient rien à lui apporter, et de fonder des ensembles plus souples de manière à aborder ce répertoire comme le font les ensembles de musique contemporaine.

Plus tard, Nikolaus Harnoncourt fut invité à diriger des formations symphoniques comme l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, avec lequel il enregistra une mémorable intégrale des symphonies de Schubert, mais entre-temps ce type de formation avait fait son aggiornamento. Tous les jeunes musiciens, aujourd’hui, savent jouer sans vibrato, par exemple, en adaptant leur jeu au style exigé par la musique abordée. Et il ne faut voir aucun paradoxe dans le fait qu’Harnoncourt fut invité à deux reprises (en 2001 et en 2003) à diriger le Concert du nouvel an à Vienne ; cette manifestation, qui peut passer pour le comble de la célébration routinière et figée, est d’abord et avant tout un concert ; c’est-à-dire un ensemble de partitions qui ne demandent qu’une chose : être désamidonnées avec talent.

photographie : dr

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.