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Critiques / Théâtre

Gros Câlin de Romain Gary alias Emile Ajar

par Dominique Darzacq

Le rire aux larmes

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Le poids du regard des autres, des systèmes de pensée qui vous enserrent dans des jugements dont on ne peut s’échapper, Romain Gary en savait quelque chose. Et c’est bien, comme il l’écrira plus tard, parce qu’il sentait qu’il y avait « incompatibilité entre la notoriété, les poids et mesures selon lesquels on jugeait » son œuvre et « la nature même » de Gros Câlin , qu’il venait d’achever, qu’il décida de se métamorphoser en Emile Ajar, signant tout à la fois une énorme blague littéraire et l’une des plus drôles et bouleversantes fables sur la solitude.

« C’est la fin de l’impossible à quoi j’aspire de tout mon être », s’exclame Michel Cousin qui souffre « d’un excès d’amour qu’il n’arrive pas à écouler ». Statisticien de son état, Mr Cousin vit en compagnie de Gros Câlin, un python rencontré au cours d’un voyage organisé et qu’il adopta sur le champ. « Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est, rentrer chez soi le soir et trouver quelqu’un qui vous attend ». Sans doute Mr Cousin aimerait-il aussi retrouver le soir dans son « deux pièces cuisine », Mlle Dreyfus, une collègue de bureau dont il est amoureux et dont il guette l’arrivée tous les jours au pied de l’ascenseur. Mais Mr Cousin sait parfaitement « que la plupart des jeunes femmes d’aujourd’hui refuseraient de vivre en appartement avec un python de deux mètres vingt qui n’aime rien tant que de s’enrouler affectueusement autour de vous, des pieds à la tête ».

« La lucidité est la blessure la plus proche du soleil » nous dit René Char, c’est sous cette intense et brûlante lumière et sous les vêtements de la farce noire, que se déploient les désopilantes et douloureuses tribulations de Michel Cousin, concoctées comme on délire par un Gary/ Ajar, qui ne se disait pas pour rien « terroriste de l’humour », et portées au summum par le comédien Jean-Quentin Châtelain.

Sous le regard perspicace de Bérangère Bonvoisin qui signe la mise en scène et dans un décor épuré dont les mosaïques évoquent tout aussi bien un deux pièces cuisine et ses sanitaires que l’hôpital psychiatrique (Arnaud de Srgonzac), Jean-Quentin Châtelain, corps massif mais délié dans sa djellaba bleue, tour à tour candide, romantique, méfiant, déluré voire séditieux, distille tous les méandres et paradoxes d’un personnage dans lequel, et de toute évidence, il se glisse avec gourmandise. Il s’y love, s’y enroule, l’enserre tel Gros Câlin autour des reins de Michel Cousin, petit employé de bureau crevant de solitude et s’emmêlant la vie entre rêve et réalité. Pour un peu on le verrait faire son casse-croûte de Blandine la souris blanche.

Superbe moment de théâtre en vérité, tout tissé d’éclats de rire et de douleurs. Courrez-y, les bonheurs au théâtre ne sont pas si fréquents.
Vu à sa création le spectacle est à nouveau à l’affiche

Gros Câlin de Romain Gary (Emile Ajar) avec Jean-Quentin Châtelain, dans l’adaptation de Thierry Fortineau et la mise en scène de Bérangère Bonvoisin . durée 1h15

Théâtre de l’Œuvre Jusqu’au 3 mai tel 01 44 53 88 88
Photos© dunnara MAES

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