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Gaël Kamilindi joue "Les Nègres" de Genet à L’Odéon

par Dominique Darzacq

Itinéraire d’un Ludion réfléchi

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« Outre la volonté du metteur en scène, si mon personnage a pu être aussi dense, je le dois à André Marcon, à Dominique Blanc et à mes autres partenaires » explique Gaël Kamilindi, très remarqué en valet du Chevalier de Ripafratta dans La Locandiera mise en scène par Marc Paquien. Un petit rôle, certes, mais dont il sut faire son miel en le dessinant à trait vif et tout en primesaut, histoire « de prendre quelques distances avec les clichés du serviteur noir ».

Né au Congo Kinshasa d’un père israélien disparu dans la nature et d’une mère rwandaise qui le laissa orphelin à l’âge de six ans,il vit successivement au Congo, au Burundi et au Rwanda qu’il quitte à 7ans peu de temps avant le génocide. Elevé par sa tante avec qui il a émigré en Suisse, soucieux « de comprendre ce qui le fonde et de raconter son histoire autrement qu’avec les mots des autres », il n’aura de cesse de retrouver son père et achèvera sa scolarité par la rédaction d’un mémoire sur le génocide. Pour autant, le théâtre ne sera pas l’adjuvant d’une biographie éparse. Non. L’hameçon tendu à l’âge des culottes courtes sera la frustration, « pour moi le théâtre me semblait un truc de fille, mais mes deux meilleurs copains de collège fréquentaient assidûment l’atelier de théâtre. Pendant ce temps-là non seulement je restais seul et m’ennuyais, mais quand je les retrouvais, ils n’arrêtaient pas de parler entre eux de ce qu’ils avaient fait. J’étais jaloux et frustré. Alors, après avoir vu un de leur spectacle, j’ai décidé de les rejoindre ». Des trois il sera le seul à continuer.

Du Conservatoire de Genève hier, au Théâtre de l’Odéon aujourd’hui avec Les Nègres de Genet mis en scène par Bob Wilson, de théâtre en cinéma- notamment avec Philippe Garrel-, des Folies d’Heraclès d’Euripide à La Locandiera de Goldoni en passant par Mein Kampf de Tabori, L’Enfer de Dante, Harold et Maud de Colin Higgins, Ouasmok de Sylvain Levey, Une maison en Normandie de Joël Dragutin…son CV riche déjà d’une quinzaine de spectacles, trace l’itinéraire d’un ludion réfléchi et sans œillères.

Parce que pour lui le théâtre doit se vivre « comme un moment de partage dans la fabrication et le rendu. C’est-à-dire faire ensemble », le comédien rêvait d’entrer à l’école du TNS plus proche estimait-il de ses conceptions. Y entrer est une autre affaire. Aussi, en 2008, histoire de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et de multiplier ses chances d’une formation de haut niveau, il se présente aux concours d’entrée, du TNS, de L’ENSATT de Lyon et du Conservatoire national de Paris. Contre toute attente - « en Suisse on n’arrête pas de nous dire n’y allez pas, vous ne serez pas pris » -, il décroche l’entrée au Conservatoire où il aura notamment pour professeur Alain Françon et Dominique Valadié, travaillera sous la direction de Caroline Marcadé, Mario Gonzalès et surtout avec Yann-Joël Collin et Olivier Py, deux créateurs qu’il aimerait bien retrouver. Le premier pour « le concret du travail dans la mise en jeu de la représentation », le second parce que son lyrisme le fascine et lui fait peur.

Lucide sur lui-même et les préconçus du théâtre, il sait que ses envies de grands rôles tragiques doivent attendre. « Si on m’engageait pour une tragédie avec mon apparente jeunesse et mon côté joyeux, ce serait pour jouer les messagers » explique-t-il avec humour, ce qui ne l’empêche pas de rêver de jouer Hamlet. En attendant, et pas du genre à s’appesantir sur les vents contraires, plutôt que d’en faire tout un plat, il trace sa route avec l’appétit de ceux pour qui tout est bon à prendre. « Il faut être spongieux, prendre les choses comme elles viennent. Elles arrivent à point nommé ».

Bob Wilson une expérience exceptionnelle

Aujourd’hui, c’est de la manière dont Bob Wilson travaille dont s’imprègne l’éponge. Une expérience rare qui exige du comédien de sortir de ses mécanismes, d’aborder les répétitions sans le filet d’une explication sur les enjeux dramatiques, « Bob Wilson ne donne que des indications formelles, comment accomplir un geste, ou sur la manière de marcher. Pour lui, la scène n’est pas le lieu de la vie. On ne se tient pas sur une scène comme à l’arrêt du bus. Il travaille en plasticien qui cherche l’équilibre entre toutes les composantes du spectacle. Il pense espaces, formes, rythmes, sons. Avec lui le sens ne vient pas du seul pouvoir des mots mais de la force des images ».

Dans ce théâtre très formel qui demande « une rigueur constamment en alerte » où le comédien se meut en figure, « y faire passer du sensible » est la grande préoccupation de Gaël Kamilindi à qui revient le rôle de Village. « Celui qui raconte le meurtre et a une aventure amoureuse avec Vertu ». Pièce au verbe incandescent qui charrie tout à la fois l’or et la fange et que Genet qualifiait de clownerie, Les Nègres est un jeu de miroirs qui, autour du jugement du meurtre d’une femme blanche, emmêle le cérémonial et la mascarade, le réel et le virtuel et dans laquelle Genet dénonce aussi bien les stéréotypes des blancs vis-à-vis des noirs que ceux des noirs vis-à-vis des blancs. « Personne n’en sort indemne » nous dit Gaël Kamilindi qu’on retrouvera, après Les Nègres , dans En attendant Godot de Beckett mis en scène par Jean-Pierre Vincent. S’il se réjouit d’y jouer le jeune garçon, c’est que pour lui, avant la longueur du rôle, ce qui compte, c’est la rencontre.

Photos portrait © Mathieu Toisy , 2 :Les Nègres , photo de répétition ©Lucie Jansch

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