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Critiques / Théâtre

Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse

par Jean Chollet

Une aussi longue absence

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Seule dans son salon, assise sur un canapé, une femme soliloque entre ses rires. Progressivement elle se dévoile dans une forme d’introspection et révèle son lourd secret, l’attente de l’être aimé disparu depuis longtemps. Elle s’interroge sur son destin depuis son absence, partagée entre les lueurs d’espoir, “ Il me revient toujours” et de pessimisme“ Il ne reviendra jamais ”. Puisant au plus profond d’elle même pour trouver des motivations et continuer à vire malgré tout. Dans son quotidien, tentant de positiver sa solitude avec sa passion des objets, ravivant ses souvenirs, ou puisant dans son imaginaire et ses rêves. Pour faire apparaître son homme au cœur de ses fantasmes, dans son retour hypothétique près d’elle ou dans sa nouvelle existence avec une jeune compagne. Avant de trouver une forme de résignation, “Je peux attendre, car la vie n’est qu’une attente. Je suis une attente.” En laissant flotter un sentiment mystérieux de vide.

L’affirmation du titre de cette pièce peut sembler contradictoire. Et pourtant, au delà de la séparation physique et des déchirements qu’elle entraîne, les liens d’un amour profond peuvent ne jamais s’effacer. C’est le thème abordé dans une réflexion sur la vie par l’auteur norvégien Jon Fosse, avec sa seconde création, la première a être représentée sur scène à Bergen en 1994, dans une mise en scène de Kai Johnsens. Elle porte en elle toutes les caractéristiques de son écriture simple, porteuse d’un langage épuré et composés d’infimes variations et de répétitions lancinantes. “Une voix muette”, selon l’expression de Marguerite Duras, dont “ la matière silencieuse ” permet d’aborder les strates de la pensée et l’inconscient. Claude Régy la fit découvrir en France avec Quelqu’un va venir, (1999), Mélancholia (2001) puis Variations sur la mort. Depuis elle a été portée à la scène par Jacques Lassalle, Patrice Chéreau, et de nombreux metteurs en scène.

Aujourd’hui c’est au tour de Marc Paquien de porter à la scène pour la première fois en France cette pièce. Il passe avec brio de l’univers de Goldoni (La Locandiera actuellement au Théâtre de l’Atelier) à celui totalement opposé de Fosse. Avec une grande sensibilité, il conduit cette navigation intérieure et poétique comme une partition, en ouvrant fort justement sur une relation plus émotionnelle qu’intellectuelle avec l’œuvre du Norvégien, dont il exhale la musicalité. Dans le salon aux tonalités de gris, conçu par Gérard Didier, dont les influences picturales décalent le naturalisme, apparaissent, sous les lumières nuancées de Roberto Venturi, des climats judicieux de tensions et de mystères. Avec les costumes signifiants de Claire Risterucci, les trois comédiens sont confondants de justesse. La palme revient naturellement à Ludmila Mikaël, souvent seule en scène, qui révèle avec densité les variations intérieures de cette femme déchirée (Elle), portant le poids de son drame qui semble traverser son corps, avec des accents nuancés et bouleversants. Ses partenaires Patrick Catalifano (Lui) et Agathe Dronne (La jeune fille) sont à l’unisson et donnent à ressentir avec densité les ressorts de leurs personnages.

Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse, texte français Camilla Bouchet et Marc Paquien, mise en scène Marc Paquien, avec Ludmila Mikaël ; Patrick Catalifo, Agathe Dronne. Scénographie Gérard Didier, costumes Claire Risterucci, lumières Roberto Venturi, son Xavier Jacquot. Durée 1 heure 20. Théâtre de l’Œuvre – Paris.

Crédit photo Pascal Victor

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