Accueil > Eric von Stroheim de Christophe Pellet

Critiques / Théâtre

Eric von Stroheim de Christophe Pellet

par Gilles Costaz

Une mise en scène opératique tout à fait glaciale

Partager l'article :

On doit à Christophe Pellet des pièces belles et audacieuses, à Stanislas Nordey de grands spectacles, et particulièrement une façon très originale de traiter au théâtre les objets littéraires. C’est dire que c’est sans parti pris que notre consternation s’exprime face à cet Eric von Stroheim au titre trompeur (les personnages se rencontrent lors d’une journée où l’on célèbre l’acteur allemand de La Grande Illusion ; l’un des hommes de la pièce sait qui il est, l’autre n’en a jamais entendu parler. A part cela peu de développement sur von Stroheim, juste évoqué comme mystificateur et donc comme inspirateur ou symbole des faux semblants). Le texte de Pellet est la mise en jeu d’une relation triangulaire de gens qui se définissent comme « plurisexuels ». Un homme et une femme forment un couple mais, l’un et l’autre ont des relations sexuelles avec un homme plus jeune, sorte de pâte à modeler qui ne définit pas sa vie mais se prête aux désir de ces amants (et à d’autres). Ils ne se cachent pas et évoquent entre eux leurs différents moments d’intimité. Toutes les questions du désir, de la jalousie, de la possession, du refus des conventions se posent longuement, jusqu’à ce que surgisse celle de l’enfant : le couple homme-femme pourrait arrêter sa quête du plaisir auprès d’un autre pour procréer enfin.
Le langage de Pellet tourne si fort en rond dans les poncifs, les lourdes déclarations sentencieuses et les audaces dépassées que l’éditeur, les éditions de l’Arche, en ont appelé à un essayiste convaincu, Frédéric Vossier, pour qu’il voie là les domaines ouverts par Michel Foucault et repère en Pellet un « diagnosticien de l’actualité » qui déchiffre « cette périphérie du désir propre à l’errance post-moderne des individus toujours en quête d’une identité multiple et en devenir » ! Mais, dans la mise en scène opératique, les aveux de l’auteur, sans doute très personnels (on le sent empêtré dans un jeu où il se masque et de démasque, préférant l’abstraction, la phraséologie à l’expression simple de sa propre vérité) sonnent creux, comme lorsqu’on tape sur un métal qui ne peut émettre que des notes faibles et toujours identiques. Deux grands murs mobiles ne cessent de s’ouvrir et de fermer sur les acteurs et une sorte de chambre vide aux proportions infinies, tandis qu’entre les dialogues, retentit, déchaînée, une anthologie de vocalises. Dévêtu du début à la fin, Thomas Gonzalez joue les David de Michel Ange dans une nudité faunesque tout à fait affichée : l’acteur n’en défend pas moins ses répliques avec autorité. Mais ce qui frappe dans l’interprétation, c’est une forme de monotonie qui englobe tous les interprètes. Sonores, projetant haut la voix – avec l’avantage de la clarté, il est vrai -, les deux autres comédiens, Emmanuelle Béart et Laurent Sauvage jouent à la manière de Stanislas Nordey, tel qu’on peut le voir actuellement dans Baal de Brecht à la Colline (voir la critique de Jean Chollet). Emmanuelle Béart reprend même les gestes de Nordey : main tendue, appui démonstratif des bras. Ce mimétisme fige le jeu, terriblement privé ici de variété. Cette tentative de grand opéra du sexe est froide comme un marbre qu’on n’a pas su sculpter.

Eric von Stroheim de Christophe Pellet, mise en scène de Stanislas Nordey, collaboration artistique de Claire Ingrid Cottenceau, scénographie d’Emmanuel Clolus, lumière de Stéphanie Daniel, son de Michel Zurcher, vidéo de Claire Ingrid Cottenceau et Stéphane Pougnand, avec Emmanuelle Béart, Thomas Gonzalez, Laurent Sauvage (en alternance avec Victor de Oliveira).

Théâtre du Rond-Point, 21 h, tél. : 01 44 95 98 21, jusqu’au 21 mai. Texte aux éditions de l’Arche.

Photo Thomas Gonzalez.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.