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Critiques / Théâtre

En ce temps là l’amour de et avec Gilles Segal

par Dominique Darzacq

Un spectacle majuscule pour inaugurer le Théâtre de Belleville

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Comédien au riche parcours , auteur moliérisé en 1996 pour sa pièce Monsieur Schpill et Monsieur Tippeton Gilles Segal reprend et joue et dans la mise en scène de Jean Bellorini, En ce temps là l’amour…  ; Pièce d’intense humanité qui aborde le douloureux sujet des traces indélébiles laissées par l’holocauste et les réactions de l’individu face à l’inacceptable.

« En ce temps là l’amour était de chasser ses enfants…. » explique un vieil homme au soir de sa vie. Pour son fils qui vit aux Etats-Unis, et après avoir longtemps hésité, il raconte devant un magnétophone , ses mains tremblent trop pour écrire, un souvenir tenu jusque là enfoui dans le secret de sa mémoire. Comment dans le train qui les emmenait à Auschwitz un père, dans un ultime élan de tendresse, s’ingénia à tout apprendre de la vie à son fils. Pendant les six jours qui les conduisaient « vers l’avant-dernier cercle de l’enfer, le dernier étant ceux qui mettaient les pères dans les conditions de voler le pain à leurs enfants », de Mozart à Spinoza, en passant par l’éclosion du printemps, la reine d’Angleterre, la liberté et même l’humour « la seule chose qui manque à Dieu », de leçons en leçons , il tenta de lui transmettre l’essentiel de ce qui aurait pu faire de lui un homme.
Sous la subtile direction de Jean Bellorini, Gilles Segal jeu intense et sobre nous raconte loin de tout pathos une bouleversante et déchirante histoire où l’amour et la dignité humaine déjouent la barbarie et la mort.

Un superbe spectacle à voir absolument et qui d’emblée marque la ligne artistique que Laurent Stroussi entend donner au nouveau théâtre qu’il dirige. Y prime la force d’un texte et la magie d’un comédien.

En réalité, tout flambant neuf qu’il soit dans ses camaïeux de bleu et ses modernes lignes épurées, le Théâtre de Belleville, ainsi qu’il se nomme aujourd’hui, est l’une des plus anciennes salles parisiennes et l’avatar d’une pittoresque salle de concert de quartier, laquelle en 1850 jouxtait une brasserie où l’on se désaltérait pendant les entractes. Maurice Chevalier y fit ses débuts avant la Grande Guerre et Berthe Silva les beaux soirs au début des années vingt. En dépit de ses prestigieux antécédents, le Concert du Commerce ferma ses portes et sombra dans l’oubli et la décrépitude. Menacé de finir en lofts, il fut sauvé d’une si triste fin en 1988 par une comédienne, Marthe Michel, qui sous le nom Théâtre du Tambour Royal, en fit une petite salle de spectacles d’une centaine de place, ouverte à tous les genres, des pièces du répertoire au one man show en passant par l’opérette et même l’effeuillage burlesque.

C’est cette petite salle-là, contrainte à son tour de fermer ses portes, que Laurent Stroussi, lui aussi comédien, a décidé de rénover, côté scène et côté salle pour en faire « un lieu de résistance poétique ». Une aventure à la fois singulière et emblématique de la précarité à laquelle se confronte la création artistique. Après sept ans de carrière et après avoir expérimenté les difficultés que rencontrent les jeunes troupes, comme les artistes isolés à faire connaître leur création, Laurent Stroussi a décidé de troquer sa casquette de comédien pour celle de directeur. « Je me suis rendu compte que ça me passionnait beaucoup plus de faire vivre un lieu de façon ambitieuse que de l’utiliser pour montrer mon travail » Convaincu qu’il apporterait beaucoup plus au théâtre dans la peau d’un directeur que dans celle d’un metteur en scène ou d’un comédien, lui restait à convaincre les banques de soutenir son projet. On peut, comme lui, être au fait de toutes les ficelles des tractations financières par un passé de golden boy international, l’opération n’en est pas moins ardue. Le théâtre on le sait n’est pas une affaire rentable « c’est un domaine où leur méfiance va jusqu’à refuser de prendre des hypothèques ».

Finances privées, esprit public

Il est vrai que dans le contexte actuel et un panorama théâtral déjà bien encombré, ouvrir un nouveau théâtre est un pari fou que Laurent Stroussi relève en rêveur lucide. Avec pour objectif, faire de son théâtre un espace convivial et chaleureux où « se donnent à voir les écritures scéniques actuelles et où se croisent les artistes confirmés et les troupes émergentes programmés sur des périodes assez longues pour que les spectacles aient le temps de trouver leur public. »

Histoire de signaler les gènes du théâtre qu’il veut défendre, et « parce qu’il est incroyable qu’aucun théâtre à Paris ne porte son nom » il a songé un moment appeler le sien Jacques Copeau. Choisissant finalement l’enseigne, plus modeste à ses yeux, de Théâtre de Belleville, il n’en dévoile pas moins ses visées :Être tout à la fois une salle parisienne et un théâtre de quartier, l’investir et s’y ancrer par toute une série de manifestations, ateliers, débats, rencontres, hors les murs.

Un petit théâtre pour de grandes ambitions artistiques tel est le slogan de Laurent Stroussi qui, dans son premier geste de directeur conjugue l’émotion et l’insolence, la référence et la découverte.

L’Ecume des jours par le collectif La Bouée

A découvrir en effet, le Collectif La Bouée animée par Béatrice de la Boulaye, qui s’empare de l’Ecume des Jours de Boris Vian, avec une insolente fantaisie que n’aurait pas renié l’éminent pataphysicien.
Pour mettre en scène ce conte fantastique aussi poignant que loufoque qui parle de l’amour absolu, de la fin de l’insouciance et où la mort prend la forme d’un nénuphar, la jeune troupe, secondée par un bruiteur inventif, fait feu de tout bois, des clins d’œil au jazz, à la bande dessinée, au théâtre d’ombres. L’agilité et la verve des comédiens, les trouvailles scéniques d’une mise en scène ludique, rendent au plus près l’humeur potache et surréaliste de Boris Vian.

"En ce temps là l’amour... "de et avec Gilles Segal , mise en scène Jean Bellorini 1h20 à 19h jusqu’au 27 novembre.

"L’Ecume des Jours" de Boris Vian, mise en scène Béatrice de la Boulaye 1h30 du 25 novembre au 31 décembre à 21h.

Théâtre de Belleville 94 rue du Fbg du Temple tel 01 48 06 72 34

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