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Critiques / Théâtre

En attendant Godot de Samuel Beckett

par Corinne Denailles

Attendre, attendre, attendre

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Ecrite en 1949 et jouée pour la première fois en 1952, la pièce marque un tournant radical dans la production dramatique, si radical qu’à l’époque elle a subi cabales et quolibets et a failli ne pas voir le jour ne fut l’entêtement de Roger Blin et Jean-Marie Serreau. Au bout de quatre années de lutte la pièce vit le jour au théâtre de Babylone. Le scandale fut mémorable, comme le conte très bien le spectacle mis en scène par Stéphanie Chévara au théâtre du plateau à Gentilly dans Naissance d’un chef-d’oeuvre (voir webthea). Depuis ses débuts mouvementés, la pièce n’a plus cessé d’être jouée ni de susciter des questionnements infinis. Beckett a voulu cette ambiguïté qui laisse toute interrogation en suspend, laissant au spectateur le soin d’apporter ses propres réponses, ou pas.
Ce serait, s’il devait y en avoir un, le seul reproche qu’on pourrait faire au projet qui prend le parti de suggérer une identité Godot. Mais l’idée, qui ne trahit rien du texte, est tellement géniale qu’on parierait que Beckett lui-même y aurait souscrit. En choisissant deux comédiens ivoiriens pour interpréter Vladimir et Estragon (magnifiques Michel Bohiri et Fargass Assandé), la mise en scène oriente notre lecture dans un sens résolument politique. Comment ne pas voir en Godot le passeur que tous les sans papiers du monde attendent comme le sauveur et qui est susceptible de les abandonner en plein désert. Croyant enfin qu’il est arrivé Vladimir s’écrie : "nous sommes sauvés", et ailleurs Pozzo (cruel, pathétique et émouvant sous les traits de Marcel Bozonnet) parle de ce Godot "dont votre avenir dépend" et quand ils disent qu’ils sont des étrangers, il leur déclare : "vous êtes bien des êtres humains [...] de la même espèce que moi" Et ce jeune messager Lyn Thibault) qui vient annoncer que monsieur Godot ne viendra pas ce soir, reportant l’espoir jour après jour. "Nous ne sommes pas des mendiants" précisent-ils. Les allusions masquées à la Shoah ("j’ai dormi pendant que les autres souffrent" ; des femmes "accouchent à cheval sur les tombes") évoquent évidemment les guerres, cause d’émigration.

Le silence volontaire sur l’identité des personnages autorise qu’on le remplisse, même si tel n’était pas le souhait de l’auteur ; cela démontre, s’il en était besoin, l’universalité de ce texte phénoménal que les comédiens font entendre comme jamais. Ils interprètent à merveille ces clowns tragiques et pauvres hères, savante alchimie entre Charlot et Buster Keaton et mettent en relief la complicité entre ces deux laissés-pour-compte, leur humanité, la tendresse de désespoir qui les anime, l’autodérision dans leurs désespérantes tentatives de jouer à faire passer le temps. Ils sont tout ensemble enfantins et marqués par la vie. Sans jamais tirer le texte à eux, ils nous en font entendre toutes les dimensions et l’incroyable musicalité, dans un tempo rythmé traversé de ruptures qui en constituent l’armature et la force. Jean Lambert-wild qui co-signe la mise en scène, joue Lucky le mal nommé tel un mime Marceau fugitivement doué de paroles.Une lecture singulière qui reste d’une absolue fidélité à ce texte qui, comme tous les grands textes, ne s’épuise jamais et offre, à qui sait l’interroger, des pistes infinies.

En attendant Godot de Samuel Beckett, sous la direction de Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet ; lumières Renaud Lagier ; costumes Annick Serret-Amirat ; scénographie, Jean Lambert-Wild. Avec Fargass Assandé, Marcel Bozonnet, Michel Bohiri, Jean Lambert-Wild, Lyn Thibault. Au théâtre de l’Aquarium jusqu’au 29 mars 2015 du mardi au samedi à 20h30, dimanche 16h. Durée : 2h10. Résa : 01 43 74 99 61.

Le 31 mars au théâtre de Chelles
© Tristan Jeanne-Valès

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