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Critiques / Théâtre

Edmond d’Alexis Michalik

par Gilles Costaz

La vraie-fausse histoire du Cyrano de Rostand

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La fertile imagination d’Alexis Michalik s’intéresse à présent à Edmond Rostand. Auparavant, dans Le Porteur d’histoire, elle avait circulé follement entre le XIXe et le XXe siècle. Dans Le Cercle des illusionnistes, elle s’était arrêtée à Méliès et à quelques autres magiciens. Elle avait beaucoup fonctionné à coups d’histoire parallèles. Cette fois, avec Edmond, c’est une seule histoire qu’elle nous conte, cette imagination inspirée et blagueuse, mais dans ce qu’on appellera des facettes parallèles : la création d’une grande pièce, Cyrano de Bergerac, est mise en scènes – le pluriel est volontaire - en même temps que la vie privée et la vie créatrice d’un auteur, tandis que se multiplient les actions simultanées de l’activité d’un théâtre, en scène, en coulisses, en répétition en représentation, avec toute sa machinerie humaine en nage à tous les étages…
Après un semi-échec, le jeune Edmond Rostand bénéficie de l’amitié de Sarah Bernhard mais ne sait à quel sujet se vouer pour sa prochaine oeuvre. Une dispute dans un café lui donne l’idée de la future scène des nez ( celle où l’on entend : « C’est un cap, c’est une péninsule »). De fil en aiguille, de rencontres imprévues en conseils lancés par des amis, il se focalise autour du personnage de Cyrano de Bergerac et construit le premier acte de la pièce qu’attend la vedette de l’époque, Coquelin Cadet. Les actes suivants, il les remet peu à peu à Coquelin et à une troupe qui s’impatientent mais répètent au fur et à mesure des livraisons. On se querelle fort parmi les acteurs. Mais, un soir, la pièce est terminée, montée, jouée. Et c’est un triomphe comme l’on en a peu vu.
Telles sont les grandes lignes de la pièce, qui pourraient faire penser que la reconstitution est tout à fait historique. N’en croyez rien ! Michalik s’est tellement amusé qu’il a tout réinventé. Les noms sont authentiques et quelques conflits – comme celui qui repose sur la rupture de Coquelin avec la Comédie-Française – ont un minimum de vérité. Mais Michalik mêle le vrai et le faux dans un brassage fantaisiste où la valeur comique des situations importe plus que le souci de respecter le sérieux des archives. Sur scène, Rostand écrit un acte en une nuit, modifie des dizaines de pages d’un coup de plume et s’éprend d’une costumière si amoureuse de lui qu’elle connaît toutes les répliques de Roxane. Les producteurs de Cyrano sont des Corses qui ont l’accent et des méthodes de truands de l’île de Beauté. Des prostituées tentent de dépuceler un acteur qui joue faux pour le faire jouer juste. Courteline et Feydeau espionnent et espèrent un ratage, tels des vautours noirs en leur frac luisant. Et la grande Sarah, pour les beaux yeux de Rostand, court d’un théâtre à l’autre dans la nuit de Paris.
Avec Michalik, l’on n’est jamais sûr de rien. Et tant mieux. Il a l’art de la distorsion qui embellit et sème les rires. Dans ce tableau de la naissance d’un chef-d’œuvre, un seule chose est tout à fait authentique : le moment où l’auteur Rostand dit à l’acteur Coquelin juste avant que soient frappés les trois coups : « Pardonnez-moi de vous avoir entraîné dans cette catastrophe. » Belle erreur de jugement ! Tout le reste est de la littérature michalikienne, que la mise en scène fait vivre dans une débauche de scènes courtes, de décors en folie, de changements de costumes précipités, de métamorphoses d’acteurs au galop. Peut-être y a-t-il trop d’événements mais Michalik est généreux en gags et en surprises. La troupe est comme sur le pont d’un bateau qui menace de faire naufrage et joue des dizaines de rôles avec l’aplomb de ceux qui n’ont jamais le mal de mer. On applaudira surtout Guillaume Sentou, touchant Edmond, enfantin, ingénu jusque dans les tourmentes, Pierre Forest, colossal Coquelin, ganache bonhomme de haut vol, Valérie Vogt qui se dédouble dans deux rôles choc, Stéphanie Caillol, toute en sensibilité rêveuse, et Jean-Michel Martial, parfait en vieux sage ou en vieux fou (c’est selon). Mais chacun est au tempo de cette fausse image d’Epinal où les sentiments, les contretemps et les incidents sont tracés avec l’intelligence suprême de la comédie. Cet Edmond a le rythme, la sensualité, l’entrain du French Cancan qu’on y danse à un moment mais cette fête théâtrale attrape surtout, dans son mouvement effréné, les passions contraires des Français sous la IIIe République, affamés d’idéal glorieux et de jouissance narcissique.

Edmond d’Alexis Michalik, mise en scène de l’auteur, scénographie de Juliette Azzopardi, lumières d’Arnaud Jung, costumes de Marion Rebmann, musique de Romain Trouillet, assistanat d’Aida Asgharzadeh, combat réglé par François Rostain, avec Anna Mihalcea, Christian Mulot, Christine Bonnard, Guillaume Sentou, Jean-Michel Martial, Kevin Garnichat, Nicolas Lumbreras, Pierre Bénézit, Pierre Forest, Régis Vallée, Stéphane Caillol, Valérie Vogt.

Théâtre du Palais-Royal, tél. : 01 42 97 40 00. Texte chez Albin Michel. (Durée : 2 h 15).

Photo Alejandro Guerrero.

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