Accueil > Duras, de tout... de rien... de Marguerite Duras

Critiques / Théâtre

Duras, de tout... de rien... de Marguerite Duras

par Gilles Costaz

"Un pessimisme qui a le fou rire"

Partager l'article :

Claire Deluca et Jean-Marie Lehec vont finir par nous être aussi familiers que les gens qu’on rencontre régulièrement dans son quartier et avec qui on échange des saluts brefs et amicaux sans bien savoir à qui on a affaire. Car ils jouent pour la troisième fois, en le modifiant, en l’aménageant, en le peaufinant au fil du temps, un patchwork de courts textes de Marguerite Duras aux allures de dialogues furtifs au coin de la rue. Ils avaient donné ce spectacle à l’Athénée, puis au Poche. A présent, c’est dans le temple du théâtre scientifique, la Reine blanche, qu’ils remettent ça, toujours semblables, toujours différents. Ils n’ont que des habits clairs d’été, deux chaises, un chien en peluche, et l’infini d’un plateau vide. Ils ont pris l’attitude des personnages du Square : un homme et une femme qui se rencontrent dans un jardin public et se mettent à parler de tout et de rien. Mais ils ne jouent pas Le Square, pas un mot du Square ! Ils sont allés piocher plutôt dans Le Shaga et Les Eaux et Forêts, où le verbe est particulièrement blagueur et joueur, et puis dans d’autres textes, et aussi dans des enregistrements inédits. Car Claire Deluca a été l’une des grandes interprètes de Duras (elle a créé Les Eaux et Forêts et La Musica). Elle a noté sur papier et gardé sur magnétophone des dires, des ajouts, des propositions de l’écrivain. Rien ne définit mieux ce spectacle, précisément, que ce que disait Duras, un jour de 1967, chez elle, à Neauphle-le-Château, sans trop penser que le micro de Claire Deluca sauvait quelques moments de sa conversation : « Ce sont des gens qui parlent et que la parole entraîne. Qu’est-ce qu’ils ont en commun ? Une certaine folie. Il y a là-dedans une gaieté essentielle, un pessimisme très joyeux. Un pessimisme qui a le fou rire, si vous voulez. Au fond de tout cela, bien sûr, il y a une intuition de l’absurdité. »
Claire Deluca est en scène avec le faux chien blanc dans ses bras, Jean-Marie Lehec porte un minuscule bidon d’essence rouge dont il dit qu’il est troué. Ce sont deux clowns vrais qui nous parlent. Dans leur discussion, le monde est à l’envers, si à l’envers qu’il finit par retomber droit, d’une si juste drôlerie, dans nos égarements, nos fantasmes, nos certitudes, nos incertitudes, nos perceptions assises à la fois sur la folie et l’évidence. Ces deux êtres sont tour à tour fleur bleue, criminels, bêtes à manger du foin, sublimes dans leur émotion, absurdes comme si l’Alice de Lewis Carroll avait eu des enfants avec les Marx Brothers au XXe siècle. Il se font, en glissades, à mezza voce, sans jamais enfoncer de clou, des confidences sur l’amour, la passion, le secret, le travail, la cuisine, la bagnole et autres enjeux du tout-venant de l’existence. Ils n’ont pas peur des jeux de mots faciles, tout en flânant au-dessus du vertige. Claire Deluca, merveilleuse actrice, est d’une sensibilité miroitante, imperceptiblement changeante à chaque émotion et à chaque facétie. Jean-Marie Lehec, avec une nature fort différente, plus clownesque, plus nourrie de l’observation des gens de la rue, de ceux qui ont le génie de faire contre fortune bon cœur, met en place une forme de mystère quotidien d’une autre matière et d’une égale épaisseur. A tous ceux qui ont une image de Duras limitée à une création littéraire et vibratoire Lehec et Deluca offrent une formidable découverte : une autre Duras qui, bien entendu, n’est pas un personnage différent mais qui laisse libre cours à une bouffonnerie suprême. Quel plaisir d’être avec cette Marguerite Duras, qui ne ressemble à personne tout en étant la sœur de Devos, Ionesco et Beckett !

Duras, de tout... de rien... de rien du tout, « rapprochement de textes » de Marguerite Duras, nouvelle adaptation, mise en scène et interprétation par Claire Deluca et Jean-Marie Lehec, lumières de Jean-Marie Lehec et Paul Hourlier.

Théâtre la Reine blanche, 19 h les jeudi et samedi, 16 h le dimanche, tél. : 01 40 05 06 96, jusqu’au 3 décembre.

Photo Pascal Gely.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.