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Critiques / Théâtre

Doreen de David Geselson

par Gilles Costaz

S’aimer jusqu’à la mort

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La très récente biographie d’André Gorz par Willy Gianinazzi (La Découverte, 2017) a rappelé l’importance de ce penseur et journaliste, mort en 2007. Pendant que l’histoire se souvient de lui, un homme de théâtre, David Geselson, a eu l’idée d’écrire sa biographie théâtrale, de mêler le vrai et le faux, l’attesté et l’imaginaire pour composer un portrait qui soit un hommage et aussi un regard sur la vie intellectuelle des décennies 70-90. Co-inventeur du Nouvel Observateur, Gorz, Allemand exilé en France, était un analyste critique du capitalisme et un pionnier de la pensée écologique. C’était aussi un amoureux. L’amoureux d’une seule femme, Doreen, une Anglaise de Paris qu’il avait connue en Suisse. Ils vécurent très longtemps ensemble. N’ayant pas su lui rendre hommage dans l’un de ses premiers livres, Gorz écrivit bien plus tard une lettre-poème à Doreen, Lettre à D., qu’il publia juste avant leur mort commune. Car, ne supportant pas de vivre sans Doreen qu’un cancer allait emporter, ils disparurent ensemble, comme Kleist et son amie aus temps romantiques. On les retrouva décédés dans leur lit : ils étaient âgés (plus de 80 ans) mais avaient devancé leur mort naturelle pour que la fin de leur couple ne soit pas suivie par la solitude pour l’un d’entre eux.
La pièce de David Geselson, qui s’inspire de Lettre à D. et de divers témoignages, se passe dans l’appartement de Doreen et André. Ils reçoivent – et, d’ailleurs, le public est invité à manger et à boire avec eux. Quand les spectateurs ont regagné leurs places, les deux personnages se parlent. André évoque ce qu’il va aborder dans ses articles. Doreen discute ses avis. Elle ouvre le courrier : il y a une lettre de Godard, déplaisante ! Mais cela n’ébranle pas les amants. La vie continue dans ce débat permanent, l’échange des pensées et des émotions. Doreen n’est jamais dans l’admiration aveugle. Ils débattent sans se battre. Ainsi passe le temps, jusqu’à ce que la maladie de Doreen fasse entrer le spectre de la mort et de la séparation…
C’est un spectacle à voix basse et fraternelle, qui donne à voir un couple moderne, à l’image de son époque, où il y a des tensions, des désaccords mais un dépassement des différences et un amour irradiant. David Geselson dessine un André Gorz doux, pensif, jamais totalement sûr de lui. Laure Mathis est une Doreen également emplie de douceur, mais parfois imprévisible et contradictoire. Les deux interprètes sont d’une égale finesse et savent préserver quelque chose de mystérieux chez l’un et l’autre. C’est la vie à deux, idéale et pourtant sans l’idéalisation, sans la transformation du tandem en couple mythique.

Doreen, autour de Lettre à D. d’André Gorz, texte et mise en scène de David Geselson, scénographie
de Lisa Navarro, création lumière de
Jérémie Papin, création vidéo de
Jérémie Scheidler, création son de Loïc Leroux, collaboration à la mise en scène d’Elios Noël, Laure Mathis, Loïc Le Roux,
Lisa Navarro,
Jérémie Papin et
Jérémie Scheidler, regard extérieur : Jean-Pierre Baro, avec David Geselson
Laure Mathis.

Théâtre de la Bastille, tél. : 01 43 57 42 14, jusqu’au 24 mars. (Durée : 1 h 10).

Photo Charlotte Corman.

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