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Critiques / Théâtre

Dialogues d’exilés de Bertolt Brecht

par Corinne Denailles

cabaret politico-burlesque

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« Le passeport est la partie la plus noble de l’homme. D’ailleurs un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable : un passeport, jamais. Aussi reconnait-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande soit elle, n’est pas forcément reconnue. » Ainsi débutent ces dialogues peu connus que Brecht a commencé à écrire en 1940 alors qu’il était en exil en Finlande puis à New York et qui ont été été publiés de manière posthume en 1961 sans qu’il les ait vraiment achevés. Il y met en scène deux exilés réunis par hasard au buffet d’une quelconque gare européenne qui devisent sur leur vie et sur le monde comme il ne tourne pas rond. Ziffel est un physicien social-démocrate convaincu de sa propre nullité, Kalle est un ouvrier communiste conscient de sa position sociale d’inférieur, les deux usent de l’humour comme utile viatique. Exilés du IIIe Reich, leurs voix sonnent comme deux facettes de la pensée de Brecht. Ils discutent beaucoup de politique, de capitalisme, de fascisme, de communisme, d’oppression, de censure, de liberté, du peuple (le Grand Peuple Allemand et le petit peuple) mais toujours reviennent comme une rengaine des allusions, souvent traitées de manière clownesque, à « mais comment s’appelle-t-il donc ? », celui-là qui a propagé la barbarie à laquelle nos deux compères ont échappé et qu’on se gardera bien de nommer.

Dans ce spectacle créé en 2012, le metteur en scène Olivier Mellor (formidable interprète de Ziffel) a dressé un cabaret populaire, image dérisoire des cabarets berlinois. Au fond, un grand rideau cramoisi et scintillant, sur scène, un fatras hétéroclite au milieu duquel une machine à bière, des tonneaux, des rails interrompus, route coupée de la liberté, évocation des camps, comme on voudra. Dans cet espace minuscule, des musiciens accompagnent les chansons qui émaillent le spectacle, engagées et populaires, du "Youkali" de Kurt Weill composée pour le film Marie Galante en 1935, tango habanera qui parle du « pays de nos désirs » à "L’oppression" de Léo Ferré qui rêve qu’un jour « les choses défendues vers lesquelles tu te traînes seront à toi quand tu fermeras les yeux de l’oppression », en passant par le comique "Un verre de ouatabada" du Lillois Raoul de Godewarswelde ou le rock kitch des années 1960 de Jess Garon, "C’est lundi", qui raconte la vie d’un chômeur. Olivier Mellor et Stephen Szekely, dont l’attelage rappelle Laurel et Hardy, forment un duo volontiers clownesque pour disserter des tragédies du monde, jouant du cabaret jusqu’au bout, avec adresses au public, gags, etc., constatant sérieusement que « l’homme est bon mais que le veau est meilleur ». Olivier Mellor maîtrise parfaitement son fort potentiel comique et mène tambour battant ces dialogues qui tombent à pic en ces temps où grondent des voix qu’on voulait croire tues à jamais.

Dialogues d’exilés de Bertolt Brecht, traduction Gilbert Badia et Jean Baudrillard, mise en scène Olivier Mellor, avec Romain Dubuis, Séverin Jeanniard, Olivier Mellor, Cyril Schmidt, Stephen Szekely. Au Lucernaire jusqu’au 26 mars 2016 à 21h du mardi au samedi. Résa : 01 45 44 57 34. Durée : 1h20.

© Ludo Leleu

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