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Critiques / Théâtre

Ceux qui restent, conception David Lescot

par Corinne Denailles

Deux enfants dans la tourmente

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Dans La Commission centrale de l’enfance (CCE), David Lescot évoquait ces colonies de vacances particulières où il est allé dans les années 1980, comme son père après-guerre. La CCE, qui n’existe plus, avait été créée par des Juifs communistes français après la Seconde Guerre mondiale pour s’occuper des enfants de disparus. Les principes pédagogiques s’inspiraient entre autres de cet extraordinaire pédiatre polonais, Janusz Korczak (évoqué par Paul Felenbok qui lui aussi a séjourné dans une résidence de la CCE) qui accompagna volontairement les enfants du ghetto de Varsovie à Treblinka où il périt gazé avec eux. Comme une sorte d’écho à ce spectacle intime, Ceux qui restent (créé en 2013 au Monfort) est le fruit de deux entretiens de l’astrophysicien Paul Felenbok (81 ans) et de sa cousine Wlodka Blit-Robertson (77 ans), initialement à la demande de la fille de Paul à l’occasion du 70e anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie. Un seul entretien pour chacun, pas de réécriture, à peine quelques transitions, les mots que font entendre sur scène Marie Desgranges et Antoine Mathieu sont exactement ceux de Paul et de Wlodka qui évoquent soixante-dix ans plus tard, leurs souvenirs d’enfance en Pologne.

Les familles Felenbok et Blit vivaient ensemble dans un immeuble de la rue Leszno décrite dans Le Pianiste de Wladyslaw Szpilman et porté à l’écran par Roman Polanski. Paul (Pavel) avait 7 ans en 1943 et Wlodka 10 ans quand ils ont fui le ghetto juste avant l’insurrection. Paul et les siens ont fui par les égouts tandis que sa cousine Wlodka et sa sœur jumelle Nelly se sont échappées en passant par-dessus le mur et seront cachées dans une famille polonaise. Le père de Wlodka était un important responsable du Bund (organisation socialiste juive) ; les parents, très militants, sont partis à l’Est, laissant les jumelles en Pologne ; contrairement à Paul, Wlodka et Nelly retrouveront leurs parents après la guerre. Deux récits qui s’entremêlent. Les propos de Paul sont le plus souvent factuels, fragmentaires, des flashs surgissent, quelques souvenirs précis comme la peur à la vue de chevaux morts ou la crainte de rencontrer la nuit le fantôme de l’associé de son père enterré sous ses pieds. Un jour le ghetto s’est vidé et il ne restait que des morceaux de pain sur les tables. Son père travaillait à réparer les casques troués des Allemands. Paul a su plus tard que son père, qui était joaillier avant-guerre, avait confectionné pour ses deux fils des boucles de ceinture en or non poli pour que cela passe pour du cuivre et qu’ils pourraient vendre en cas de besoin. Les souvenirs de Wlodka sont plus narratifs, plus construits, probablement parce qu’elle était plus grande, mais jamais dans le ressenti. Elle se rappelle être passée de famille en famille avec sa sœur, elle se souvient des risques de dénonciation permanents qui les obligeaient à quitter les lieux devenus dangereux.

Marie Desgranges et Antoine Mathieu sont les passeurs de ces deux témoins exceptionnels. Dans un dispositif scénique minimaliste, ils échangent les rôles, tantôt intervieweurs tantôt interviewés, de manière à ne rien figer et à donner des dimensions différentes aux propos. Deux chaises, dont l’une est en retrait, évoquent à dessein la situation psychanalytique, terrain d’exploration de la mémoire, de ce qu’on sait et de ce qu’on ne sait pas et qui surgit.

Dans les mots de Paul et de Wlodka, comme dans la mise en scène et l’interprétation des comédiens, une sobriété sans aucun pathos, malgré la forte teneur tragique de ces souvenirs à hauteur d’enfants ; l’émotion naît dans le cœur du spectateur à l’écoute de ces deux récits croisés qui parlent de l’horreur de ces années mais aussi des années de reconstruction de l’après-guerre. Du théâtre documentaire de toute première qualité, nécessaire et passionnant.

Ceux qui restent, conception et mise en scène David Lescot, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Bit-Robertson ; avec Marie Desgranges et Antoine Mathieu au Dejazet à 19h jusqu’au 9 décembre 2017. Durée : 1h30. Résa : 01 48 87 52 55.

Photo Christophe Raynaud De Lage

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