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Critiques / Théâtre

Des roses et du jasmin d’Adel Hakim

par Gilles Costaz

Au coeur du volcan

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Une collaboration entre le Théâtre national palestinien et le Centre dramatique national d’Ivry s’était déjà instaurée autour d’Antigone de Sophocle, joué en arabe dans une mise en scène d’Adel Hakim : le spectacle, créé à Jérusalem, a longtemps tourné en Orient et en France, avec succès. Le deuxième acte de cette entente entre deux équipes par-delà la Méditerranée est encore plus fort : c’est une pièce d’Adel Hakim sur l’histoire d’Israël et de la Palestine, Des roses et du jasmin. Elle a été créée l’an dernier à Jérusalem et constitue le premier spectacle du nouveau lieu du Centre dramatique dirigé par Elisabeth Chailloux et Adel Hakim, la splendide Manufacture des œillets.
44 ans de la vie de la Palestine, soit de 1944 à 1988 : c’est ce que parcourt le texte d’Hakim, difficilement résumable puisqu’il a la dimension d’une saga, sans en avoir la musique romanesque. Tout part, dans la première scène située à Jérusalem en 1944, d’un coup de foudre entre un officier anglais, qui représente la puissance occupante (la Grande-Bretagne a établi ce qu’elle appelle un Protectorat sur le territoire) et une jeune réfugiée allemande juive, qui a fui les persécutions des juifs par les nazis. Ce serait une belle histoire d’amour si tous les éléments d’une redoutable poudrière ne se mettaient en place derrière un très bref conte de fées. Les Anglais sont de redoutables occupants, les juifs portés par l’idéologie sioniste agissent à travers la société secrète intitulée l’Irgoum la création de l’état d’Israël, et la population arabe est peu à peu mise à la marge. Les désaccords et la violence entre les communautés se reflètent dans la famille que fondent l’Anglais et la juive exilée. Car leurs enfants vont être mêlés à l’évolution d’un pays où la cohabitation se transforme en des affrontements permanents. La puissance anglaise se retire et les Israéliens, aidés par une partie de l’Occident, consolident un état fort et militarisé qui met au second plan et, peu à peu, écrase les Palestiniens. Dans une même famille, comme celle de la pièce, les relations sociales et amoureuses traversant les barrières des clans, les attitudes peuvent être diverses et même opposées : ainsi, dans la dernière partie du texte d’Adel Hakim, deux sœurs qui ne se connaissent pas – en raison d’enfermements et de déplacements – sont l’une une policière au service de la politique d’Israël et l’autre une militante des mouvements palestiniens. Les différences de communautés, les classes sociales, les volontés d’amour et les volontés de haine ont créé un volcan à l’intérieur duquel Hakim suit des personnages happés par une tragédie irrémédiable.
Toutes ces querelles, toutes ces guerres, toutes ces tueries pour des peuples – si l’on oublie les Britanniques, partis assez vite mais d’une grande responsabilité à l’échelle de l’Histoire – qui sont tous sémites ! C’est ce que rappelle en passant Adel Hakim : les deux populations descendent d’une même figure, Sem, le fils de Noé et l’ancêtre d’Abraham. Hakim a voulu être dans la complexité de l’Histoire et ne pas dénaturer la représentation d’un camp par rapport à l’image d’un autre. Il n’en démontre pas moins que tous les espoirs d’un équilibre pacifié ont été déçus et que les Palestiniens sont des victimes à l’intérieur d’une société devenue inhumaine et irrespirable. Hakim, cependant, laisse entendre aussi que tout n’est pas parfait chez les Palestiniens, peu soucieux de l’égalité entre les hommes et les femmes.
Ce qui compte avant tout, c’est la patte de l’écrivain et du metteur en scène, ici mêlées. Du point de vue de l’écriture et de l’esthétique, c’est à une grande fresque que nous assistons. Hakim, avec audace, mêle le ton de la grande tragédie, le dialogue quotidien et la bouffonnerie triviale. Sans doute réinvente-t-il à sa façon ce que les Grecs de l’Antiquité appelait le drame satyrique, dont il ne reste aucune trace mais dont on sait qu’il était une sorte de tragédie pénétrée par l’esprit de la comédie. Ici, dans le bel espace abstrait dessiné par Yves Collet – à gauche et à droite, deux rangées de panneaux clairs mènent à un écran qui est un lieu de métamorphoses ; tous les éléments qui interviennent sont de petite taille, volontairement banals -, des personnages grotesques ou inquiétants viennent en parallèle de l’action, la commentant ou laissant libre cours à une gestuelle déchaînée : ce sont des sortes de clowns méditerranéens ou bien des femmes dansantes ou contorsionnées qui pourraient être des érinyes modernes. La musique, aussi, effectue ce type de décalage, avec des rocks sensuels qu’Hakim associe étrangement à des scènes d’une grande tension.
Les acteurs, Hussam Abu Eisheh,
Alaa Abu Gharbieh,
Kamel El Basha,
Yasmin Hamaar,
Faten Khoury,
Sami Metwasi,
Lama Namneh,
Shaden Salim et
Daoud Toutah, sont d’une mobilité et d’une énergie magnifiques. Ils peuvent être, à volonté, d’une grâce légère ou d’une intensité d’athlète. Seul peut-être le dernier tableau, très direct, d’une grande noirceur, rompt avec le style théâtral adopté où la parole n’est pas militante mais démiurgique – c’est-à-dire, celle d’un poète qui donne une nouvelle lumière au monde que nous vivons. C’est un choc que l’on reçoit dans la splendeur.

Des Roses et du jasmin, texte et mise en scène d’
Adel Hakim (édition à L’Avant Scène Théâtre),
scénographie et lumière 
d’Yves Collet, 
dramaturge : 
Mohamed Kacimi , 
assistante à la mise en scène : Giorgina Asfour
, collaboration artistique de 
Nabil Boutros,
costumes de Dominique Rocher,
vidéo de 
Matthieu Mullot,
chorégraphie de
Sahar Damouni, 
avec 
Hussam Abu Eisheh,
Alaa Abu Gharbieh,
Kamel El Basha,
Yasmin Hamaar,
Faten Khoury,
Sami Metwasi,
Lama Namneh,
Shaden Salim,
Daoud Toutah. Spectacle en arabe surtitré en français avec les acteurs du Théâtre National Palestinien.

Manufacture des œillets, Ivry. Tél. : 01 43 90 11 11, jusqu’au 5 février. Comédie de Genève, le 25 février. Théâtre national de Strasbourg, du 28 février au 8 mars. (Durée : 3 h avec entracte).

Photo Nabil Boutros.

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