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Des livres en musique

par Olivier Olgan

De Wilde, Gould, Ligeti : histoires de fous de sons

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Inventeur, interprète et compositeur, ils ont tous en commun d’appréhender le son comme un matériau créatif, une matière à sculpter. Deux autres dénominateurs relient cette sélection de livres musicaux : ils sont écrits par des musiciens bardés de diplômes littéraires : normalien pour Laurent de Wilde et Karol Beffa, doctorat de philosophie sur " Nietzsche et l’art » pour Jean-Yves Clément. Privilégiant une langue limpide, ils oublient le jargon pour nous plonger dans la vie de créateurs dingues de sons.

Laurent de Wilde, Les fous du son, d’Edison à nos jours (Grasset, 560 pages, 23€)

S’il est plus connu comme pianiste et jazzman, pionnier de la révolution électronique du jazz des années 2000, couronné par un Prix Django Reinhardt et une Victoire de la Musique, Laurent de Wilde a aussi une plume bien trempée et érudite, s’interrogeant sur « le caractère machiavélique de l’invention clavier, typiquement européenne ». Après sa biographie sur Thelonious Monk (Gallimard-Folio), il a choisi de brosser l’extraordinaire épopée des inventeurs – souvent déjantés – de la production du son et de leurs drôles de machines électriques aux noms poétiques - parfois barbares- comme le Telharmonium (de Thaddeus Cahill), le Thérémine (de Lev Termen) ou le Polymoog, premier synthétiseur moderne de Bob Moog… sans oublier les sorciers de la bande magnétique ou de la guitare électrique ! Au cœur des révolutions musicales d’après guerre, tous ces engins ont contribué à dompter l’union créative de l’électricité, de la science et du son qui selon l’auteur « fait toujours vibrer une partie insoupçonnée du cerveau humain » contribuant ainsi à construire le « Palais du son dans lequel nous vivions aujourd’hui » et la formidable démocratisation de la création musicale et de sa diffusion.
En dépit de ses 554 pages, cette histoire de notre modernité sonore qui associe avec brio, humour et pertinence les dimensions à la fois artistique, scientifique et économique se lit comme un roman avec son lot de savoureux portraits. Il passionnera les passionnés d’innovation tant les anecdotes, les coups de génie, de bluff ou d’illusions nourrissent le mythe de l’inventeur.
Comme toute grande invention humaine, notre culture sonore n’a pas été un long fleuve tranquille : du clavier (de l’orgue) à celui de l’ordinateur, du synthétiseur (le terme officiellement crée en 1966) à de la boîte à rythme comme le TB 303 du japonais Ikutaro Kakehashi, les tâtonnements et les échecs dans cette ‘furie d’invention’ ont été légions avant que les comportements mutent pour le meilleur et parfois le pire : l’omniprésence des programmateurs, des logiciels et des data que l’auteur porté par son enthousiasme empathique pour ses aventuriers n’évoque guère.
L’avenir ? De Wilde l’aborde dans son dernier chapitre annonçant une nouvelle aventure : « c’est dans l’espace que va se jouer la prochaine révolution. Non pas dans l’espace des galaxies lointaines, mais celui enrobe comme une peau les gestes du corps humain. »
Modernité oblige, l’absence d’illustrations dommageable dans le livre se compense par un renvoi sur la documentation complète de l’auteur accessible gracieusement sur l’adresse internet : www.laurentdewilde.com qui donne d’autres perspectives à cette histoire.


Jean-Yves Clément, Glenn Gould ou le piano de l’esprit (Actes Sud Classica, 144 pages, 16€)

Parmi les Fous de son, Glenn Gould en tant que compositeur, producteur et bien évidemment interprète tient une place unique par sa volonté de contrôle de l’ensemble de la chaîne de l’enregistrement comme nous le brossions déjà à l’occasion de l’édition de son testament discographique remasterisé chez Sony (cf. http://www.webtheatre.fr/Quoi-de-neuf-Glenn-Gould ). Le portrait philosophique écrit brillamment par le philosophe et musicien Jean-Yves Clément s’intéresse à la spécificité du son gouldien et la place centrale du studio d’enregistrement : « Gould prêche la nouvelle religion de l’enregistrement, accompagné de son bras séculier, le montage qui exécute la volonté du prophète/ (…) Gould croyait à la bonté et à ‘la charité réelle de la machine ».
Accessible, érudite et passionnée, l’analyse devient essentiellement chronologique après le chapitre introductif intitulé « So you want to write a book » allusion à la fugue So you want to write a fugue écrite par Glenn Gould. Elle embrasse toutes les facettes d’une « véritable ‘polypersonnalité’ toujours en action ». Il aborde aussi la réception souvent contestée de ses interprétations qu’il qualifie de « recompositions » qui loin s’en faut ne se cantonnent pas à Bach. Chaque chapitre renvoie selon les sujets à une discographie gouldienne riche en surprises et pépites : Bizet, Hindemith, Scriabine, Strauss….
Malgré le caractère grand public de la collection Actes Sud Classica (l’auteur y est habitué puisqu’il y a déjà signé un Alexandre Scriabine compositeur dont Gould fut un ardent médiateur), il se refuse à tomber dans l’anecdotique du personnage, ou ses excès pour se concentrer sur la figure d’interprète désormais quasi mythique qu’il incarne. Si Bruno Monsaingeon, célèbre biographe et vidéographe du pianiste canadien, le qualifiait de « dernier puritain », il « pourrait bien être notre Thomas d’Aquin de la musique, affirme Clément, celui qui a renoncé au prestige de la facilité et des plaisirs mondains de la performance ou du divertissement pur des voies plus arides, celles qui servent l’esprit et le genre humain ». Et de dresser le portrait d’un ascète destiné au service exclusif de la musique, qui est ici avant tout une affaire mentale, où la seule structure de la musique et de ses conséquences est privilégiée ; d’où sa passion pour le contrepoint et Bach, et les compositeurs qui vont selon Gould « au-delà de l’enregistrement », son gout pour les transcriptions Beethoven/Liszt, Ravel, Wagner…
On regrettera cependant le manque de références bibliographiques pour les citations, utiles pour comprendre l’évolution d’une pensée qui semble taillée ici dans un seul bloc ‘spirituel’. L’ouvrage n’en reste pas moins une approche stimulante pour comprendre un phénomène culturel et sonore qui ne se dément pas.


Karol Beffa, György Ligeti (Fayard, 464 pages, 28€)

Rendre justice à l’œuvre d’un géant du XXème siècle comme Gyorgy Ligeti (1923-2006), c’est tisser un fil dans le labyrinthe infini des sons qu’a construit le prolixe compositeur hongrois avec plus de 150 opus. Selon qu’on aime le cinéma, la dérision, l’opéra, les arts plastiques ou la littérature, les références attachées à ce musicien inclassable ; du Requiem repris par Kubrick dans 2001, L’Odyssée de l’espace ou dans Eyes Wide Shut, au Grand Macabre, son opéra déjanté et plusieurs fois remanié suivant sa maturité stylistique...
Le mérite de Karol Beffa, interprète et compositeur formé à la fois au CNSM de Paris, à l’Ecole normale supérieure, à l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique est d’embrasser toutes les dimensions d’un créateur dans ce qu’il a de radicalement moderne, complexe et critique, de capter la dérision tout autant que sa curiosité pour le calcul mathématique et fractal. Il réussit aussi prendre toute la mesure de l’originalité d’un compositeur plongé dans son temps tout en refusant les idéologies (lui qui venait de l’Est) ou étiquettes de tout poil, et tout retour en arrière : il fut atonal, folkloriste moderne dans la lignée de Bartok, puis avant-gardiste une fois quitté le bloc de l’Est en 1956, amateur des nappes micropolyphoniques frottées à la musique électronique (Glissandi, 1957), de théâtre musical déjanté (Nouvelles Aventures, 1964), des textures continues (Lontano, 1967), des techniques rythmiques africaines subéquatoriale (Concerto pour piano)… pour se rapprocher enfin de l’informatique et de la biologie ! .. Autant dire qu’il faut entrainer le lecteur au coeur de la musique et du son du XXème siècle, au fil de ces chaînes esthétiques qui fascinaient tant Ligeti : entre Lorrain et Turner, entre Piranèse et Escher, entre Klee et Mondrian, ce que Beffa rend compte en brassant arts plastiques, mathématiques et philosophie dans une langue dénuée de tics et de jargon. Le passionnant chapitre liminaire « Art et littérature comme sources d’inspiration » brosse le portrait esthétique d’un homme qui se défaussait de toute avant-garde qu’il estimait révolue, en affirmant : « je n’ai pas de vision définitive pour le futur, je prends des directions différentes d’œuvre en œuvre, je suis comme un aveugle dans un labyrinthe. »
La trajectoire de Ligeti dans l’écheveau de la création contemporaine, par ses déplacements apparait surtout pour Beffa, comme « bonne à penser » selon le mot de Claude Lévi-Strauss, parfait miroir de ses propres préoccupations de créateur. Même si inévitablement il dresse un portrait en creux de ses affinités esthétiques et musicales, lui l’ex-détenteur de la chaire de création artistique du Collège de France pour l’année 2012-2013 et d’une Victoire de la musique. C’est en acteur engagé pour la musique néotonale contemporaine qu’il revendique l’importance de la « réalité de la perception » sonore, cet écoulement dynamique du temps que Ligeti s’efforçait de prendre en compte, comme tout fou de son, avec une synthèse personnelle entre harmonie et pulsation.

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