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Critiques / Opéra & Classique

Der Kaiser von Atlantis

par Charles Rosenbaum

Quand la mort se met en grève

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Quelle que soit la représentation de Der Kaiser von Atlantis, il ne faut jamais oublier les conditions dans lesquelles Viktor Ullman composa cette œuvre sur un livret de Paul Kien. Cette légende tragique et grotesque fut écrite et mise en musique en 1943 dans le camp de concentration de Terezin (Theresienstadt) situé à quatre vingt kilomètres de Prague. Les nazis avaient maquillé le camp de Theresienstadt en ville modèle animée d’une vie culturelle exclusivement réservée aux juifs déportés. Pour donner le change à une délégation du Comité International de la Croix Rouge en juin 1944, ils y organisèrent même une série de manifestations artistiques de façade. Ce dont la Croix Rouge ne fut pas complètement dupe puisqu’elle en fit sortir un petit groupe de prisonniers en état de santé critique. Car en réalité, ce camp soit disant pour Promienten (Privilégiés) n’était que l’antichambre d’Auschwitz Birkenau : pour ceux qui avaient encore la force de faire le trajet, les autres étant exterminés sur place (mais sans chambre à gaz ni four crématoire).

Une œuvre résolument atypique

A 45 ans, Viktor Ullman, compositeur reconnu et fêté avant l’avènement d’Hitler, était l’un des pensionnaires du sinistre camp quand il entreprit la composition de Der Kaiser von Atlantis. Disciple de Schönberg, de Zemlinski, de Aloys Haba, le promoteur du quart de ton, Ullmann utilisa des rythmes jazziques et s’exprima dans un style proche de Kurt Weill. Par les circonstances même de sa composition Der Kaiser von Atlantis n’est évidemment pas une œuvre comme les autres. Sous le poids exceptionnel de son environnement, elle en devient forcément, résolument atypique. C’est une fable allégorique de poésie et de politique. La Mort s’y révolte contre la cruauté d’un empereur le Kaiser Overall, et décide en guise de représailles de se croiser les bras. Autrement dit de faire grève. Plus personne ne meurt dans le pays, ni les condamnés à mort, ni les vieux, ni les malades, ni les amis, ni les ennemis... La situation, qui de prime abord pourrait paraître idyllique, devient vite intenable. La mort est une nécessité de la vie. A Terezin, elle pouvait être signe de délivrance. L’Empereur à bout de force et constatant son impuissance, se réconcilie alors avec la Mort et accepte son destin qui est de la suivre. Compte tenu des conditions particulières au camp Ullman et Kien, son librettiste, interné comme lui, ont œuvré pour une petite formation de quinze instrumentistes et sept chanteurs.

Viktor Ullman n’eut jamais l’occasion de voir son œuvre sur scène. Il fit partie d’un convoi de déportation dont seul réchappa le chef d’orchestre Karel Ancerl et fut exécuté le 18 octobre 1944 à Auschwitz-Birkenau.

Une mise en scène de théâtre de foire

Peut-on parler de « beau spectacle » pour une telle représentation ? En tout état de cause, l’Opéra Comique a bien fait d’accueillir la troupe de L’Opéra de Chambre du Teatro Colon de Buenos Aires. Son ensemble instrumental, dirigé par Guillermo Brizzio, a parfaitement restitué le climat et la musique d’Ullman. Marcelo Lombardero pour sa part, signa une mise en scène de théâtre de foire correspondant à ce que pouvaient être les conditions de représentation à Terezin. Le baryton Luciano Garay fit preuve de beaucoup d’aplomb dans le rôle du Kaiser Overall, tandis que la basse Hernàn Iturralde expédiait le personnage de La Mort avec un réjouissant mélange d’humour et de... morgue. Enrique Folger (Arlequin), Alejandra Malvino (le Tambour) et Laura Rizzo (une jeune fille) complétaient une distribution homogène. Où se distinguait, en héraut commentateur à froid, le baryton Gui Gallardo qui fut, dans les années soixante dix, l’un des membres fondateurs du Grand Magic Circus de Jérôme Savary, l’actuel directeur de l’Opéra Comique.
La rencontre fut à double titre une rencontre de mémoire. De la grande Histoire à ne jamais oublier et de la petite histoire des saltimbanques de la scène.

Der Kaiser von Atlantis, drame en un acte de Viktor Ullman, livret de Peter Kien, direction musicale Guillermo Brizzio, Ensemble Instrumental de l’Opéra de Chambre du Teatro Colon de Buenos-Aires, mise en scène Marcelo Lombardero, décors et costumes Gaston Joubert, Lumières Ruben Conde, avec Luciano Garay, Hernàn Itturalde, Gui Gallardo, Enrique Folger, Laura Rizzo, Alejandra Malvino, Gabriel Centeno. - Prix des Théâtres du Monde 2003.

Opéra-Comique, vendredi 28, samedi 29 avril à 20 heures, dimanche 30 avril à 15 heures.

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