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Critiques / Opéra & Classique

De la nuit à la malinconia

par Christian Wasselin

Aux Bouffes du Nord, le Quatuor Ébène joue Dutilleux et transcende Beethoven.

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PARMI LES LIEUX COMMUNS de l’Histoire de la musique, les derniers quatuors de Beethoven ont la part belle : il s’agirait là de partitions sublimes, hors du temps, qui font éclater la forme du quatuor, etc. Mais il arrive que les lieux communs soient vrais, et qu’on s’émerveille à redécouvrir des œuvres qui comptent en effet parmi les plus concentrées qui soient, comme ce Quatuor n° 12 op. 127, joué par le Quatuor Ébène au Théâtre des Bouffes du Nord.

Mais si l’on évoque les derniers quatuors, c’est qu’il y en a d’autres, et il est vrai que le genre même du quatuor à cordes, à l’instar de la sonate pour piano, a accompagné Beethoven durant toute sa carrière. C’est par un ensemble de six quatuors (op. 18) que le compositeur ouvre le ban : six partitions publiées en 1801, qui payent leur tribut à Haydn mais dont le dernier, choisi par le Quatuor Ébène, surprend par sa construction : aux trois premiers mouvements succède en effet un Adagio intitulé « La Malincolia » qui s’enchaîne à un Allegretto final mais vient à plusieurs reprises perturber ce mouvement allègre. Le Quatuor Ébène aborde avec retenue et sérieux ce passage qui exige une grande imagination stylistique car il s’agit là d’altérer la musique tout en lui maintenant son unité.

Fragmentation, dilatation

Le Douzième Quatuor est d’une tout autre exigence. Il comporte notamment un très vaste Adagio que les Ébène abordent comme il est indiqué (« ma non troppo ») et animent de bout en bout en glissant avec finesse d’une humeur à l’autre. Car cette page, complexe et mouvante comme la traversée d’une âme, est aussi une vaste confession qui tient de la variation sans qu’on éprouve la moindre impression d’un développement mécanique. On est là dans les sphères, loin de tout, mais les interprètes parviennent aussi à imiter des sonorités d’orgue dans le Maestoso-Allegro initial et à donner toute leur animation aux deux derniers mouvements.

Entre ces deux partitions, Ainsi la nuit prend un caractère plus aphoristique, plus joueur aussi, quand bien même Dutilleux (dont on célèbre en 2016 le centenaire de la naissance) aurait mis toute sa science dans cet unique quatuor. On se trouve tout à coup face à une suite de sept pièces enchaînées mais peu contrastées, qui se souviennent parfois de Bartok et de Webern. Le temps musical n’est plus mis en question par la dilatation, comme chez Beethoven, mais par la fragmentation. Le « Temps suspendu », titre du dernier mouvement, est ici béant, comme si le compositeur sentait le vide sous ses pieds.

Ce concert fait partie du cycle La belle saison, qui permet de réentendre des programmes dans d’autres salles de concert (il sera repris le 3 novembre au Théâtre de Coulommiers, le 8 novembre au Théâtre de Saint-Dizier et les 9 et 10 novembre à la Chapelle musicale Reine Elizabeth de Bruxelles-Waterloo). On pourra retrouver par ailleurs le Quatuor Ébène le 7 novembre aux Bouffes du Nord, en compagnie de la pianiste Akiko Yamamoto, dans un programme Haydn-Schumann.

illustration : le Quatuor Ébène (photographie Julien Mignot)

Beethoven : Quatuors à cordes n° 6 op. 18 n° 6 et n° 12 op. 127. Dutilleux : Ainsi la nuit ; Quatuor Ébène. Théâtre des Bouffes du Nord, 3 octobre 2016.

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