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Critiques / Opéra & Classique

De la maison des morts de Leoš Janáček

par Caroline Alexander

Patrice Chéreau au cœur de l’essentiel

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En trois manifestations, sur scène, en cimaises et sur écran, Stéphane Lissner, directeur de l’Opéra National de Paris, salue le génie singulier de Patrice Chéreau (1944-2013), comédien, metteur en scène de théâtre et d’opéra qui grava son empreinte sur cet art particulier où la musique des notes et celle des mots forment un tout indissociable. Lissner fut l’un de ses proches, il le connaissait, il l’admirait.

Le grand talent de Chéreau consistait à aller vers les œuvres sans jamais se les approprier. Il s’en imprégnait puis se mettait à leur service. Se gardant d’y graver un détail qui lui servirait de signature. Il cultivait une sorte d’humilité par rapport aux œuvres dont il avait la charge et dont il voulait avant tout faire jaillir la profondeur intime.

De la maison des morts de Leoš Janáček, son avant-dernière réalisation – Elektra de Richard Strauss au Festival d’Aix en Provence de 2013 en sera l’ultime – offre une sorte de concentré de son génie de l’ombre. Lissner en reprend la production telle qu’elle fut créée en 2007 à Vienne au Theater an der Wien dans le cadre des Wiener Festwochen qu’il dirigeait alors avec Luc Bondy. Trois compagnons de route de Chéreau, Peter McClintock, Vincent Huguet, Thierry Thieû Niang présents à la création, en assurent la reprise en absolue fidélité. Les costumes de Caroline de Vivaise et les décors de Richard Peduzzi sont évidemment au rendez-vous.

Ensemble ils plongent dans l’enfer des bagnards, tel que Janáček le mit en noire et dure musique d’après le récit autobiographique et quasi éponyme (Souvenirs de la maison des morts) de Dostoïevski. A 72 ans, à l’automne de sa vie, Janáček voulait introduire un peu de lumière dans le monde obscur des exclus. La lumière de sa foi : « en chaque créature, une étincelle de Dieu » inscrit-il en exergue de cet ultime opus lyrique. Il ne s’y passe rien, c’est un opéra sans histoire conductrice, un bloc musical tissé d’histoires individuelles, celles dont les uns et les autres révèlent par bribes, des souvenirs qui crèvent comme de l’acné.

Ils sont une vingtaine à tourner en rond dans leurs défroques de bagnards avec pour seul horizon les murs mouvants de béton gris dont Peduzzi a su si justement reconstituer l’enfermement, le malaise carcéral.

Le grand Pierre Boulez dirigeait la production initiale. Lui succéder est un défi qu’Esa-Pekka Salonen relève en clarté, précision et souplesse. Tout y est : l’amplitude dès l’ouverture, puis la sécheresse, la compassion d’un Janáček aux aguets de la condition humaine. Les individus forment un tout, un bloc de déchirures qui trouvent refuge dans le chœur, personnage principal. Dirigé par José Luis Basso, celui de l’Opéra de Paris prouve une fois de plus qu’il se situe parmi les meilleurs, tout en haut de l’échelle des performances, quelle que soit la langue dans laquelle il s’exprime. Ici le tchèque lui semble aussi familier que le français. La distribution nombreuse (19 chanteurs) réunit de superbes voix comme celle de Willard White (Goriantchikov le noble) alliant douleur et clarté d’âme, Eric Stocklossa (le tout jeune Alieïa) tout en fragilité, Stefan Margita en puissance caverneuse, Peter Mattei qui offre à Chichkov ses graves veloutés, son jeu vif, sa sensibilité écorchée…

Pas d’entracte. Le noir enchantement traverse à peine une heure et quarante minutes. On n’en sort pas indemne.

De la maison des morts musique et livret de Leoš Janáček d’après Dostoïevski, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Esa Pekka-Salonen, chef des chœurs José Luis Basso, mise en scène de Patrice Chéreau reconstituée par Peter McClintock, Vincent Huguet, Thierry Thieû Niang, décors Richard Peduzzi, costumes Caroline de Vivaise, lumières Bertrand Couderc. Avec Willard White, Eric Stocklossa, Stefan Margita, Peter Straka, Vladimir Chmelo, Graham Clarke, Peter Mattei….

Opéra Bastille les 18, 21, 24, 29 novembre et 2 décembre à 20h, le 26 novembre à 14h30

08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr

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