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De Mozart à Mahler, plus d’un Siècle

par Christian Wasselin

Sabine Devieilhe et François-Xavier Roth marient avec bonheur Mozart et Mahler, deux compositeurs que la bonne ville de Vienne eut la mauvaise idée de détester après les avoir adorés.

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IL SUFFIT D’ENTRER À L’INTÉRIEUR DE LA SALLE de la Philharmonie de Paris pour comprendre de quoi il sera question : d’un concert de l’orchestre « Les Siècles », fondé par François-Xavier Roth en 2003. Deux timbales du XVIIIe siècle assez trapues (ce qui ne préjuge en rien de leur sonorité !) et, derrière, cinq timbales plus hautes sur leurs jambes, nous rappellent que nous allons vivre une soirée dont le programme sera fait d’œuvres séparées par un peu plus d’un siècle : une symphonie et trois airs de Mozart d’abord, une symphonie de Mahler ensuite.

La symphonie de Mozart, c’est la Trente-sixième, dite « Linz  », du nom d’une ville située entre Vienne et Salzbourg. Cette partition, Mozart l’aurait écrite en quatre jours afin qu’elle puisse être exécutée dans cette bonne ville ! Elle se compose des quatre mouvements classiques mais faits de couleurs très différentes. Les deux premiers utilisent les trompettes et les timbales dans un esprit de solennité ; l’Andante en particulier, riche de thèmes secondaires, surprend par son caractère méditatif, inquiet, dans une ambiance moins élégiaque que grave et presque autoritaire. Le Menuetto et le Presto final sont d’une tout autre vitalité, plus concis et dépourvus d’humeurs sombres. François-Xavier Roth fait jouer ses musiciens debout (sauf les violoncelles et le timbalier) et imprime un grand dynamisme à l’ensemble, ce qui n’étonne pas. Mais il perturbe (volontairement, bien sûr) le déroulement de la symphonie en y intercalant trois airs de Mozart : le premier après l’Adagio-Allegro initial, le deuxième après l’Andante, le troisième après le finale. Ces trois airs sont chanté par Sabine Devieilhe dont la voix, idéalement projetée bien qu’elle ne soit pas à proprement parler volumineuse, rayonne dans la vaste salle de la Philharmonie.

On sait qu’il est difficile, dans ce type d’exercice, d’arriver à caractériser un personnage dans l’espace de quelques minutes. Sabine Devieilhe y parvient sans peine, à force de concentration et en mettant au service de l’expression une voix toujours souple, jamais détimbrée même dans les notes suraiguës. Deux de ces airs sont des pages de concert très développées ; au très beau « Non so d’onde viene » K 294, précédé d’un récitatif, on préférera encore « Vorrei spiegarvi, oh Dio ! » K 418, avec un hautbois solo qui fait corps avec la voix de la chanteuse, avec aussi un accelerando subit qui fait basculer la musique dans une sorte de rage qui a peu à envier à celle de la Reine de la nuit. Le troisième est extrait de l’opéra seria inspiré de Racine Mitridate, re di Ponto, œuvre d’un Mozart de quatorze ans : cette page, « Al destin, che la minaccia », chantée par Aspasia, fiancée malgré elle au roi Mitridate, est d’un éclat plus uniforme.

Le voyage des couleurs

Après l’entr’acte, tout le monde s’assied pour la Quatrième Symphonie que Mahler a destinée à un orchestre relativement peu fourni : on ne compte en effet, parmi les cuivres, que quatre cors et trois trompettes ; trombones et autres tubas sont absents. Les bois sont nombreux cependant, et François-Xavier Roth excelle à faire entendre le cor anglais, le contrebasson, mais aussi bien sûr l’ensemble des instrumentistes. Se déploie ainsi une symphonie pleine de micro-événements, qui relancent sans arrêt l’intérêt, et on apprécie l’attention apportée par le chef à la dynamique et le soin avec lequel, ici comme dans la première partie, sont dessinés les phrasés. Voici une nouvelle preuve, s’il était besoin, que l’orchestre Les Siècles forme tout sauf une pâte uniforme ; il s’agit au contraire d’un ensemble capable d’un relief hors norme, qui réinvente chaque partition qu’il aborde. Comme il l’a montré récemment dans Berlioz, François-Xavier Roth fait circuler l’énergie dans l’orchestre de Mahler en rendant palpable l’architecture de la musique et audibles les couleurs, ce qui n’est pas un paradoxe mais une réalité physique. (L’orchestre de Brahms serait-il plus coloré au fil d’une intégrale des symphonies avec un ensemble comme Les Siècles ?)

On retrouve Sabine Devieilhe dans le dernier mouvement, que le chef n’enchaîne pas avec le précédent. La chanteuse, cette fois, n’est plus devant mais derrière l’orchestre, comme si tout à coup elle apparaissait, venue d’un autre monde. L’idée, poétiquement, est bienvenue, mais la voix se fait moins entendre, nous rappelant qu’il s’agit là non plus d’un air de concert mais d’un mouvement de symphonie avec voix.

Illustration : François-Xavier Roth par Holger Talinski

Mozart : Symphonie n° 36 « Linz », airs de concert et air extrait de Mitridate  ; Mahler : Symphonie n° 4. Sabine Devieilhe, soprano ; Les Siècles, dir. François-Xavier Roth. Philharmonie de Paris, 25 septembre 2021.

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