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Critiques / Théâtre

Dans la solitude des champs de coton de Koltès

par Gilles Costaz

Changement de sexe

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Koltès était très pointilleux sur la façon dont on s’emparait de ses textes. Il avait poursuivi Patrice Chéreau de sa vindicte, sans aller jusqu’à lui retirer son amitié, parce que celui-ci avait repris le rôle du dealer noir dans De la solitude des champs de coton. Aujourd’hui, le sacrilège est pire : deux actrices jouent les deux personnages de cette même pièce, alors qu’il s’git de deux hommes. Dans une zone imprécise de non-droit, de marché illicite, un vendeur de drogue – mais ce n’est pas dit, il vend tout et rien – dialogue avec un client qui ne prononce pas davantage sur la nature de l’achat qu’il pourrait faire. Ils s’éloignent et se rapprochent sans cesse l’un de l’autre, éclairant et voilant les sentiments qui les anime, cherchant la vérité de l’autre plus que leur vérité personnelle. L’échange est rhétorique, conceptuel, traquant d’une façon sans cesse fluctuante les idées de désir, d’amour et de solitude – où, pour l’auteur, tout est relié au marché, au marchandage. Commerce d’objets mystérieux et commerce de mots tournoyants : c’est Koltès tout entier, dans la fuite éclairante d’un langage miroitant qui débusque sans s’arrêter jamais sur une certitude définitive.
Voilà donc la pièce qui change de sexe. Pourtant, ce n’est pas ce qui frappe le plus dans cette étonnante mise en scène de Roland Auzet, artiste et musicien qui aime expérimenter du nouveau, tout en restant dans la passion des textes. L’originalité, c’est d’abord que le spectacle se passe dans un centre commercial, au cœur de l’atrium, aux différents niveaux des galeries superposées, alors que l’établissement reste ouvert aux clients de la soirée. Les passants, ainsi, croisent parfois les actrices se déplaçant d’une mezzanine à l’autre, empruntant les escaliers et l’ascenseur aux parois translucides. Dans le même temps, ce spectacle est réservé aux spectateurs car eux seuls ont les écouteurs qui transmettent la voix des actrices dotées d’un micro hf. Tout cela n’entraîne aucune glaciation, comme d’aucuns pourraient le craindre, mais crée un théâtre mêlé à la vie quotidienne, où les mots et les notes ont une même pureté sonore et où mouvements et images nous saisissent par leurs respirations nouvelles dans un contexte pourtant familier.
Le texte grince parfois quand il fait directement des allusions au caractère masculin des personnages. Mais cela se produit si rarement. Car les deux interprètes ont une féminité batailleuse, douloureuse et blessée qui nous renvoie si bien à la question des sexes telle que la voyait Koltès : il y a tant de féminité dans l’homme et de virilité chez la femme ! Anne Alvaro joue le dealer avec sa présence de reine et sa musicalité qui donne tant de accents opposé à l’intérieur chaque mot. Elle injecte beaucoup d’ironie. C’est un régal de sentir autant d’intentions amusées dans cette prose complexe, théorique et féroce. Audrey Bonnet choisit une partition plus blessée et désemparée, menant une lutte du verbe et du corps tout à fait belle et subtile. Quel grand théâtre à vif !

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène et musique de Roland Auzet, lumières de Bernard Revel, scénographie sonore de La Muse en Circuit, voix définition du deal : Philippe Fretun, avec Anne Alvaro et Audrey Bonnet.

Centre de shopping de la Part-Dieu, Lyon, tél. : Théâtre des Célestins, 04 72 77 00, jusqu’au 23 mai. Reprise la saison prochaine aux Bouffes du Nord, Paris. (Durée : 1 h 15).

Photo Christophe Raynaud de Lage.

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