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Critiques / Opéra & Classique

DON GIOVANNI de Wolfgang Amadeus Mozart

par Caroline Alexander

Quand la jeunesse prend le pouvoir, rien ne lui résiste

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Comme chaque printemps depuis 2007, l’Atelier Lyrique de l’Opéra national de Paris jette l’ancre sur les rives bétonnées de la MC93 de Bobigny. Après Haydn et son Monde la Lune en 2013, Mozart, joliment servi un an plus tôt avec sa Finta Giardiniera (voir WT 3792 et 3353) revient en force… et défi. Don Giovanni, son ogre séducteur capable de narguer les meilleures intentions se laisse croquer à belles dents.

Sur scène et dans la fosse, ils ont moins de trente ans. Leur énergie rayonne. Ils font battre le pouls de Mozart à leur rythme. Et Mozart ne leur résiste pas. Christophe Perton à la mise en scène, Alexandre Myrat à la direction de l’Orchestre-Atelier Ostinato, les solistes de l’Atelier, en deux distributions, ont superbement dompté le monstre, héros ou anti-héros selon les humeurs de chacun, tyran libertaire, joueur au poker de la vie et de la mort… Allez savoir. Il a en lui tant d’égos divers, qu’il les englobe tous. Universel par ses identités multiples, immortel par sa musique.

Selon Christophe Perton, la mort sert de fil rouge à son destin. Ancien directeur du Centre Dramatique de Valence, metteur en scène de théâtre fouineur subtil, il en nourrit la substance avant la première note de l’ouverture. Mozart en personne apparaît en perruque et costume d’époque, il écrit à son librettiste Da Ponte une lettre prémonitoire d’une fin qui se réalisera un an plus tard. Don Giovanni apparaît, blessé d’un coup de couteau qui lui trace une mince plaie au-dessus de la taille. Mozart le réconforte, l’habille puis, assis à son clavecin, lui joue sa Petite musique de nuit avant de l’expédier vivre son destin, sous la garde vigilante de son continuo.

Un lieu unique, d’aujourd’hui et hors du temps. On passe sans bouger ou presque de la demeure de Donna Anna à celle de Don Giovanni, des noces de Zerlina au cimetière. Au sol des lames de parquet sont peintes en vert piscine, en fond de scène, une baie vitrée et un store encadrent le clavecin. A cour et à jardin, une série de portes superposées percent les murs latéraux. Des vidéos en noir et blanc projettent des silhouettes étirées comme nées sous le pinceau d’un faiseur d’estampes. On reconnaît la patte de la décoratrice Malgorzata Szczesniak, l’habituelle collaboratrice du remuant metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski qui cosigne la scénographie avec Barbara Creutz. A l’avant-scène côté cour, la « servante » - la lumière chère Olivier Py -, rappelle que l’on est au théâtre et nulle part ailleurs.

Leporello en bras de chemise et bretelles balaie en chantonnant. Le clavecin fait des gargouillis. Don Giovanni, en pantalon blanc, chemise à jabots, apparaît masqué, violant Donna Anna. Feu follet cynique, obsédé sexuel, voyeur, joueur, il est sans illusion sur lui et sur le monde. L’érotisme domine et dans cet espace aéré, les scènes s’enchaînent dans une fluidité continue. Percée ironique dans notre siècle : le bal des noces se passe sur la piste d’une boîte de nuit où chacun se déhanche et se trémousse. Toujours sous l’œil imperturbable de Mozart qui continue à faire sonner son clavecin…

Deux distributions, deux regards

Deux distributions se partagent les rôles, et de l’une à l’autre les tempéraments varient, les personnages se colorent d’humeurs différentes. Christophe Perton suit leurs impulsions en fin directeur d’acteur. Michal Partyka, baryton polonais, est un ancien de l’Atelier qui depuis 2012 a entamé un joli début de carrière. Longiligne, les traits en creux, l’allure spectrale, un jeu mordant sur un timbre en constant équilibre, en font un looser au cynisme affiché. Tout à l’inverse du portugais Tiago Matos, pensionnaire de l’Atelier depuis deux saisons, qui, d’une voix chaude, explose de joie de vivre et d’en démordre, charnel jusqu’à la brutalité, défiant la fatalité avec un appétit de conquérant. En Leporello, l’italien Pietro di Bianco donne la réplique à Partika, avec une sorte de bonhommie soumise tandis que l’ukrainien Andriy Gnatiuk utilise la chatoyante projection de son timbre de basse pour en faire un gamin rebelle excédé par les fredaines de son maître. Du premier au second couple, le regard porté sur le dramma giocoso n’est plus la même.

Les différences de tempérament sont moins notables chez les autres interprètes. Pas de véritable antinomie perceptible à l’œil ou à l’oreille, les écarts se situent dans les maturités vocales. La plus évidente se situe pour Don Ottavio où Joao Pedro Cabral est loin d’atteindre la maîtrise et le legato du ténor russe Oleksiy Palchykov. Damien Pass, ex-pensionnaire, incarne avec une franchise rieuse Masetto dans les deux distributions, tout comme la basse Ugo Rabec qui, même sans les graves abyssaux du Commandeur, le pare d’un bronze à la fois inquiet et inquiétant. La coréenne Yun Chung Choi, une ancienne également, assure à Donna Anna élégance et délicatesse, Olga Seliverstova ne possède pas encore son aisance mais laisse voir et entendre de belles qualités. Blonde, un rien mutine, Andreea Soare fait d’Elvire un animal blessé aux aigus en quête d’impossible réconciliation, la brune Elodie Hache la renferme plutôt dans un personnage qui se sent incompris. La cadette, Adriana Gonzalez, 22 ans à peine, toute frémissante et faussement gauche se partage les émois de Zerlina avec Armelle Khourdoïan plus manifestement provocante.

Les clavecinistes Adria Gracie Galvez et Philip Richardson assurent avec humour le continuo et le personnage de Mozart. Alexandre Myrat entraîne les jeunes instrumentistes de l’Orchestre-Atelier Ostinato avec fougue, énergie et constante attention aux chanteurs.

Ce Don Giovanni fait son métier : il nous séduit.

Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo Da Ponte, Orchestre-Atelier Ostinato, direction Alexandre Myrat. Mise en scène Christophe Perton, scénographie Malgorzata Szczesniak et Barbara Creutz, costumes Aude Désigaux, lumières Dominique Borrini, vidéo Barbara Creutz. Avec, en alternance, Michal Partika et Tiago Matos, Pietro di Bianco et Andriy Gnatiuk, Olga Seliverstova et Yun Jung Choi, Andreea Soare et Elodie Hache, Oleksiy Palchykov et Joao Pedro Cabral, Adriana Gonzalez et Armelle Khourdoïan, Damien Passe, Ugo Rabec.

Bobigny – MC93 les 22, 24, 26, 28 & 29 mars 2014 à 20h, le 31 à 14h (en audio description).

01 41 60 72 72 – www.MC93.com

Châtenay-Malabry – Théâtre de la Piscine : du 24 au 26 mai 2014

Photos Cosimo Mirco Magliocca

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