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Critiques / Opéra & Classique

DOCTOR ATOMIC de John Adams

par Caroline Alexander

Naissance et retombées du nucléaire : c’était hier, cela risque d’être demain

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Salle comble et applaudissements nourris, enrichis de « bravos » enthousiastes pour la dernière représentation de Doctor Atomic de John Adams dont l’Opéra National du Rhin présentait la création en France. Un tel succès est rare pour une œuvre de musique contemporaine. Marc Clémeur, le patron de l’institution strasbourgeoise, a eu le nez fin en misant sur cette œuvre majeure d’un compositeur en prise avec son temps et en la confiant à une équipe connaissant intimement son langage.

John Adams, 67 ans, californien de cœur, compositeur au large éventail d’inspirations, héritier direct des courants dits minimalistes et répétitifs, aura donc été durant la première semaine de mai, le point d’attraction de deux créations en France, deux faces inversées de son langage avec au Châtelet de Paris le conte initiatique indien The Flowering Tree et à Strasbourg la reconstitution-avertissement de la naissance de la première bombe atomique qui allait le 9 août 1945 anéantir la ville d’Hiroshima. Doctor Atomic, créé à l’Opéra de San Francisco en octobre 2005, s’inscrit dans la veine politico-sociale d’Adams à l’instar de The Death of Klinghofer découvert à La Monnaie de Bruxelles en 1991 ou de Nixon in China joué au Châtelet en 2012. Il y réussit un plaidoyer sans procès d’une force de conviction qui traverse les consciences. Energie musicale, énergie des images, rien n’explose au dehors, le silence au final tient lieu de déflagration.

La bombe atomique, le nucléaire n’en finissent pas de nous hanter. Tchernobyl, Fukushima nous en rappellent incessamment les spectres. De Hiroshima mon amour d’Alain Resnais au Docteur Folamour de Stanley Kubrick, une vingtaine de films en ont fait leur sujet. Adams est le premier à le poser sur une scène. Avec la complicité du metteur en scène Peter Sellars, un homme engagé lui aussi, qui ose et réussit à poser des grands classiques sous les projecteurs de sa propre génération et de son Amérique. On n’est pas prêt d’oublier sa trilogie Mozart/Da Ponte où Don Giovanni se passe à Harlem, Les Noces de Figaro dans la Trump Tower de New York et Cosi fan tutte sur une plage hollywoodienne. Ni, au rayon du théâtre, son fabuleux Marchand de Venise, redevenu Merchant of Venice, nom d’une plage de Californie. Une fois de plus, Sellars s’avérait le partenaire idéal du projet d’Adams, il en écrivit le livret, un peu longuet, un rien trop littéraire, ou trop fidèle aux mots trouvés dans les archives scrupuleusement compulsées. Mais la musique emporte les phrases dans les tourbillons de ses sonorités, de ses « patterns » (motifs) qui se répètent et qui s’emboîtent dans les pulsions de ses cadences et de ses couleurs.

Nous sommes à Los Alamos au Nouveau Mexique, sur la base de recherche de l’arme nucléaire où s’échafaude le « Projet Manhattan ». De fin juin à la mi-juillet 1945 tout se jouera dans les espaces de travail et de vie de Robert Oppenheimer, scientifique, humaniste, amoureux de poésie (Baudelaire en tête) et de son épouse Kitty. Selon Einstein dès 1939, l’Allemagne serait sur le point de découvrir l’arme totale. Il fallait donc la devancer. Il n’en fut rien, et en 1945 l’Allemagne signait sa reddition. La guerre était finie. Seul son allié le Japon résistait encore.

A Los Alamos, militaires et chercheurs élaborent les finitions de la bombe, délibèrent, discutent le pourquoi, le comment de ses effets, la justification de son utilisation. Et le test en nature de « Gadget », nom attribué à sa première version matérialisée, sera effectué à Trinity le 16 juillet à 5h11 du matin… Adams s’arrête là. Plus de parole, plus de musique. Le silence tient lieu de commentaire sur les images, en fond de scène, de l’unique ruine restée debout à Hiroshima.

En 2005 à San Francisco, Peter Sellars signait la mise en scène de Doctor Atomic et Lucinda Childs se chargeait de sa chorégraphie. C’est à elle que l’Opéra National du Rhin confia la réalisation de la production strasbourgeoise. Belle initiative ! L’inoubliable chorégraphe de Einstein on the Beach passe avec bonheur le cap de la mise en scène, dans les décors évocateurs de Bruno de Lavénere, ses échafaudages en treillis métalliques grimpant à cour et à jardin, sur lesquels grouille le personnel affairé du chœur, la boule de métal noir hérissée d’épines, en suspension menaçante et les vidéos tantôt abstraites, tantôt figuratives avec ses visages en gros plans de Etienne Guiol. Les voix graves dominent depuis le baryton Dietrich Henschel campant à la fois en fermeté et en transparence inquiète un Oppenheimer fébrile, sur le vif d’une décision qu’il sait irrévocable, jusqu’au timbre de mezzo-soprano de Anna Grevelius, Kitty toute d’intériorité et d’angoisse ou celui, frisant le contralto, de l’émouvante Jovita Vaskeviciute, nurse dévouée, figure métisse symbolique. Robert Bork, baryton basse, Peter Sidhom, baryton et la basse Brian Bannatyne-Scott complètent sans faux pli la palette des tessitures nocturnes tandis que les deux seuls ténors de la distribution Marlin Miller et John Graham Hall introduisent quelques rayons de lumière (tamisée) à l’ensemble.

La performance du maestro belge Patrick Davin, à la tête de l’Orchestre symphonique de Mulhouse, est remarquable. Il maîtrise tout, les instrumentistes dans la fosse dont il attise l’énergie et fait respirer les pouls, l’attention portée aux chanteurs constamment attentive à ne pas couvrir leurs voix par-dessus les tempêtes musicales d’Adams, et aussi, les liens fluides avec les passages synthétisés, amplifiés ou diffusés comme des points d’exclamation.

Doctor Atomic de John Adams, livret de Peter Sellars, orchestre symphonique de Mulhouse, direction Patrick Davin, chœur de l’Opéra national du Rhin, mise en scène Lucinda Childs, Décors et costumes Bruno de Lavenère, lumières David Debrinay, vidéo Etienne Guiol. Avec Dietrich Henschel, Robert Bork, Marlin Miller, Anna Grevelius, Jovita Vaskeviciute, Peter Sidhom, Bryan Bannatyne-Scott, John Graham Hall.

Strasbourg – Opéra National du Rhin : les 2, 6 & 9 mai à 20h, le 4 à 15h.
Mulhouse, La Filature : le 17 mai à 20h

+33 (0)825 84 14 84 - +33 (0)3 89 36 28 28 – www.operanationaldurhin.eu

Photos A Kaiser

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