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Critiques / Théâtre

D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère

par Gilles Costaz

Cantique de la douleur

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S’il y a un auteur qui cherche à sortir de l’égocentrisme, c’est bien Emmanuel Carrère, surtout dans D’autres vies que la mienne que David Nathanson et Tatiana Werner ont décidé de porter à la scène. Le romancier a enquêté sur quelques personnes violemment frappées par un malheur. Ces malheurs n’ont rien à voir entre eux, mais, réunis, entrecroisés, ils créent une communauté du destin douloureux. D’un côté, un enfant emporté par le tsunami au Sri-Lanka, qui plonge son entourage dans une folle tristesse. De l’autre, une jeune femme atteinte d’un cancer inguérissable et que sa famille, son mari surtout, accompagnent jusqu’au dernier souffle. A leurs histoires s’ajoute celle de deux juges, un homme et une femme, tous deux victimes d’une déformation à la jambe, qu’une même passion de la justice réunit sur les dossiers des problèmes d’endettement qu’ils ont à traiter. Ces croisements de cas véridiques se mettent à composer moins un cri qu’un chant, un cantique de la douleur où morts, malades et vivants se rejoignent dans une geste de l’amour et de la compassion.
Le parti pris de Tatiana Werner est double. Il allie le choc et l’absence de choc. Choc des mots écrits et des couleurs projetés sur le fond de scène. Absence de choc dans l’interprétation qui n’est jamais rageuse ou véhémente. David Nathanson se déplace ou s’asseoit comme mu par une émotion secrète. Sa voix est forte mais se pose sur le silence, comme sur une arche sous laquelle se tient tout ce qu’il est inutile de dire, tant la charge sensible est lourde et immense. Nathanson joue en messager pudique et pourtant direct. Il n’exprime pas ouvertement l’horreur de la mort ni la beauté de l’amour entourant ceux qui vont mourir. Mais il les suggère dans une interprétation ni pathétique ni distanciée, qui est une sorte d’appel secret à être davantage humain. Avec lui, la littérature prend une résonance qu’elle n’a pas dans la lecture, aux couleurs très singulières dans ce moment théâtral saisissant autant par sa beauté épurée que par les faits tragiques dont il parle.

D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère, mise en scène de Tatiana Werner, lumières de Mathieu Courtailler, avec David Nathanson.

Manufacture des Abbesses, 21 h les lundi, mardi et mercredi, tél. : 01 42 33 42 03, jusqu’au 24 juin. Puis reprise dans le off d’Avignon. (Durée : 1 h 15). Texte aux éditions POL.

Photo Annabelle Jouchoux.

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1 Message

  • D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère 11 juin 2015 15:40, par il Gatto

    « Ces malheurs n’ont rien à voir entre eux » : à part qu’Emmanuel Carrère en est le témoin et relate ces deux décès dans son roman. Il les relie pour conclure que ce qui lui fait le plus peur au monde, ce sont les morts d’un enfant et d’une épouse-mère.
    « De l’autre, une jeune femme atteinte d’un cancer inguérissable [...] A leurs histoires s’ajoute celle de deux juges, un homme et une femme [...] » : la juge et la femme atteinte du cancer ne sont qu’un seule et même personne, en l’occurrence la belle-soeur d’Emmanuel Carrère.
    Par ailleurs, la fillette qui disparaît lors du tsunami et la juge qui succombe à son cancer ont le même prénom : Juliette.

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