Accueil > Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand

Critiques / Théâtre

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand

par Gilles Costaz

Les cadets de Gascogne chantent !

Partager l'article :

Rien que dix comédiens et pratiquement pas de décor, des accessoires surgissant dans le noir pour indiquer un détail dont on ne peut pas se passer ! Mais c’est précisément ce qu’on appréciera ici : la modestie des moyens et la capacité à transformer la pauvreté en richesse, l’art de donner à un chef-d’œuvre massif un style allégé mais une vérité entière. Jean-Philippe Daguerre a ce don de trouver une fidélité nouvelle en s’appuyant sur une équipe d’interprètes sachant tout faire : jouer, chanter, manier l’épée.

C’est une version clown, dit-il. En effet, Cyrano porte un masque, avec un nez pointu ! On pourrait aussi parler d’une version commedia dell’arte, car le masque de cuir crée une parenté avec Arlequin. Cyrano se dit laid. Il a donc la laideur de certains comiques, donc une séduction différente, une beauté cachée. Par ce masque, Cyrano exprime également sa pudeur, sa discrétion, tout ce qu’il est finalement : un être qui s’est placé au second plan, au profit d’un autre qui recueille les bénéfices de ses chants d’amour, un homme double, d’ombre et de lumière, à la souffrance toujours voilée.

Donc pas de décor véritable, mais l’utilisation subtile du magnifique théâtre Michel. Dans le premier acte, quand les personnages se disputent autour du comédien emphatique Montfleury, la plupart des acteurs sont dans les loges de côté. Le théâtre et la salle deviennent le cadre même de l’action. Ensuite tout se passe sur fond noir, mais les costumes sont gais ; l’on n’est pas privé d’espace et d’estampes. La scène du balcon se passe sans balcon, et tout est lumineux. (Dans la mise en scène de Lavaudant, le balcon est aussi un peu escamoté. C’est bien de faire sauter les pesanteurs et les conventions, quand le sens ne se perd pas et même, au contraire, se renouvelle). Et le siège d’Arras ? Eh bien, on le devine et Roxane arrive avec un carrosse invisible mais des provisions bien palpables.

C’est joué vite, avec une accélération, parfois teintée d’émotions rêveuses, due à la présence très fréquente d’un violoneux virtuose, Petr Ruzicka. Grâce au fil rouge musical qu’il crée, la pièce de Rostand devient aussi un chant, une plainte, une complainte. Le rythme vient cependant d’abord de la mise en scène qui, animant un texte allégé (où aucune scène importante ne manque), privilégie l’allure de la comédie – et aussi le style de cape et d’épée : la troupe connaît l’escrime ! - , et d’une interprétation toujours vive. Stéphane Rauch est un Cyrano impétueux, jeune, au parler tendre et clair : il rend son éclat bondissant à un rôle qu’on a vu vieillir et adopter des tonalités très méditatives ces dernières années. Charlotte Matzneff s’empare du personnage de Roxane d’une manière charmeuse qui englobe une ironie bienvenue. Simon Coutret dessine un Christian sensible, qui n’a aucune fadeur (ce qui arrive parfois, tant les amoureux peuvent être fats au théâtre !) Edouard Rouland , qui incarne De Guiche, et Yves Roux, qui passe aisément du ridicule de Montfleury au caractère amical de Le Bret, ont un jeu net et intense. Leurs partenaires, Didier Lafaye, Emilien Fabrizio, Simon Gleizes, Nicolas Le Guyader, Mona Thanaël, se métamorphosent d’un rôle à l’autre avec une belle agilité.

Ce que propose Jean-Philippe Daguerre n’est pas un Cyrano de poche. Mais un Cyrano de troupe, où chacun est à la manœuvre et où tout a un goût d’aventure. En prime, ce beau spectacle contient une exclusivité : les mousquetaires y chantent leurs fameux vers, « C’est nous les cadets de Gascogne, de Carbon de Castel-Jaloux… », qu’ailleurs les acteurs récitent. Daguerre a retrouvé dans la maison-musée de Rostand, à Cambo, la partition oubliée. Un plaisir de plus !

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, mise en scène de Philippe Daguerre, scénographie de Vanessa Rey-Coyrehourcq, costumes de Corine Rossi, musique de Petr Ruzicka, avec Stéphane Dauch, Charlotte Matzneff, Petr Ruzicka, Simon Coutret, Edouard Rouland, Yves Roux, Didier Lafaye, Emilien Fabrizio, Simon Gleizes, Nicolas Le Guyader, Mona Thanaël.

Le Ranelagh, tél. : 01 42 88 64 44.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.