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Critiques / Théâtre

Coupes sombres de Guy Zilberstein

par Gilles Costaz

L’élagage en forêt et dans l’épaisseur d’un manuscrit

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Un metteur en scène qui, en l’occurrence, est une femme mais pourrait être aussi un homme (on attend une autre version, où les sexes des personnages seraient inversés), a donné rendez-vous à l’auteur dont elle va monter la pièce. Elle veut lui proposer quelques coupes dans le texte. Coupes sombres ou coupes claires ? Selon la terminologie des bûcherons, les premières sont ravageuses, les secondes ne sont qu’un toilettage. De toute façon, l’auteur ne veut rien entendre. Il ne supporte pas la moindre disparition d’une phrase, d’un mot ou d’une virgule. La femme metteur en scène argumente : le spectacle durerait cinq heures, si l’on veut garder le public dans la salle… L’auteur ne supporte rien, défend telle scène invraisemblable, pour lui indispensable à l’action qui suit, digresse sur la tragédie depuis Sophocle jusqu’au 11 septembre, conseille à son interlocutrice d’écrire elle-même des pièces. La discussion s’achève sans rupture et sans accord. On devine que la femme metteur en scène fera ce dont elle a envie.
Guy Zilberstein connaît le métier et le milieu : tout ce qu’il fait dire fait mouche. Son texte est un régal de l’esprit. Il donne une belle singularité au dialogue en développant la métaphore du bûcheron et la forêt qu’on élague, appelant à la rescousse Ronsard et La Fontaine, et surtout ajoutant aux deux protagonistes un personnage de bûcheron que Pierre Hancisse, biceps à découvert et tronçonneuse à la main, incarne avec un irrésistible aplomb comique. Serge Bagdassarian joue l’auteur dans la réserve douloureuse et la fragilité écorchée : il est merveilleux en écrivain blessé qui s’accroche désespérément à son texte et à sa vérité. Anne Kessler s’est chargée de la double tâche de metteur en scène et d’interprète du rôle de metteur en scène : cette escrime à fleurets gracieusement mouchetés est mené dans une finesse douce et une élégance moqueuse continues. Tout est vrai, tout fait rire. Mais n’applaudissons pas totalement. Il reste étrange qu’un auteur raille si allègrement le camp des auteurs et ridiculise ses confrères en parant le metteur en scène de vertus supérieures. Il y a pourtant tant à dire sur les metteurs en scène mégalos ou maladroits ! Les auteurs sont le point faible du système théâtral : ils sont peu lus, peu reçus, peu joués, moins rémunérés. Et on se paye leur tête ! La satire, ici, châtie bien mais Zilberstein reste, avec brio, dans une raillerie, déjà beaucoup pratiquée dans le répertoire classique, de ses propres amis, les auteurs de théâtre.

Coupes sombres de Guy Zilberstein, mise en scène d’Anne Kessler, lumières d’Arnaud Jung, avec Anne Kessler, Serge Bagdassarian, Pierre Hancisse.

Théâtre du Rond-Point, 18 h 30, tél. : 01 44 95 98 21, jusqu’au 15 avril. Texte à l’Avant-Scène, collection Les Quatre Vents. (Durée : 1 h).

Photo Giovanni Cittadini Cesi.

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