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Critiques / Opéra & Classique

Après la pluie, les contes

par Christian Wasselin

Faute de s’abandonner au chant, Les Contes de la lune vague après la pluie ne réveillent pas les sortilèges évanouis de l’opéra.

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L’un des drames de la musique qu’on appelle savante, depuis la fin de la guerre, consiste dans le fait que les nombreuses œuvres symphoniques, sacrées, lyriques, etc., créées au fil des saisons, ne s’agrègent plus au répertoire. Pour des centaines d’opéras nouveaux entendus ici et là depuis 1945, combien sont repris par les théâtres ? The Rake’s Progress, certes ; Dialogues des carmélites, bien sûr ; les opéras de Britten, évidemment ; quelques partitions de compositeurs vivants tels que Philippe Boesmans, c’est vrai. Mais au total, c’est bien peu. La nostalgie aidant, on a parfois l’impression que la musique a tout dit, que sa gloire est derrière elle, qu’elle a épuisé toutes ses formes et tous ses langages, que le temps est au vacarme et à l’indifférenciation planétaire. Mais est-ce si sûr ? Le bruit ambiant, l’incapacité à se concentrer, le cynisme devenu système et non plus épice, la consommation frénétique de musiques mêlées au bruit des moteurs sont les premiers ennemis d’une création exigeante et exaltante ; mais n’y a-t-il pas encore, chez certains de nos contemporains, des envies de beauté, des restes de désir, des traces qui ne sont pas encore tout à fait de l’ordre du fossile ?

Réflexion mélancolique pour introduire à ces Contes de la lune vague après la pluie qui, après avoir été créés le 20 mars dernier à l’Opéra de Rouen, ont été représentés à l’Opéra Comique les 18 et 19 mai. De quoi s’agit-il ? D’un opéra de chambre dont la musique est signée Xavier Dayer (né en 1972) et dont le livret, dû à Alain Perroux, reprend le scénario du film éponyme de Mizoguchi (1953), lui-même inspiré de deux contes japonais publiés en 1776 et s’appuyant sur des traditions populaires. On est certes ici au Japon, mais les auteurs se sont bien gardés de tout exotisme, ce en quoi ils n’ont pas tort a priori, même si les artifices d’une Madama Butterfly, cent ans après, ont gardé intacts leur pouvoir d’évocation. Ne faut-il pas oser, justement, pour convaincre ?

Cherche chant, désespérément

L’opéra met en scène le potier Genjuro, avide de richesse, et son beau-frère Tobé, qui rêve d’être samouraï. Les rumeurs d’une guerre imminente les poussent à tenter l’aventure et à laisser leurs femmes au village. Le premier se laissera prendre au piège d’une princesse qui n’est que la représentation d’une âme ; le second appendra que sa femme doit se prostituer pour survivre. A la fin, Genjuro retrouvera sa femme Miyagi, mais celle-ci, à son tour, ne sera plus qu’une enveloppe, une illusion.

Désir, voyage, héroïsme, chimères, retour, mirage, les thèmes abordés ont tout de la quête poétique, et le livret bien mené d’Alain Perroux, habilement semé d’haïkus, est à la hauteur de son sujet. La musique de Xavier Dayer retombe cependant dans les ornières qui nous sont familières : une heure et demie de récitatif tendu et peu varié, sans grand lyrisme, sans grand élan ni grande tendresse. Quelques figures mélismatiques ne suffisent pas à saisir, à emporter. Et ce n’est pas la présence d’une voix troublante (celle du haute-contre David Tricou), figure presque obligée de l’opéra contemporain, qui peut donner de la chair et du souffle à une partition rapidement monotone. On veut du chant ! Mais pour ce faire, il faudrait prendre le risque de la sensualité harmonique, d’un certain abandon et pourquoi pas de la mélodie. L’orchestre, de son côté, réunit neuf instrumentistes mais donne l’impression, dans les tuttis, d’être bien plus copieux. Écrit avec habileté, à grands renforts de percussions, il ne sème pourtant jamais l’enchantement, quand bien même un cor anglais ou un trombone tenterait ici ou là de nous dépayser.

Fa majeure

La mise en scène de Vincent Huguet n’a rien d’un décalque du film de Mizoguchi. Pourvue d’une direction d’acteurs honnête, elle offre quelques belles images comme ce bateau glissant sur le lac perdu dans le brouillard, la scénographie de Richard Peduzzi se satisfaisant d’éléments légers et colorés, de pièces de tissu et de quelques accessoires (une alcôve, un tour, des bols), qui ne tombent jamais dans le pittoresque. L’Ensemble Linea, dirigé par Jean-Philippe Wurtz, défend la partition avec rigueur. Mais il y aurait à redire sur le choix des chanteurs. Pourquoi, alors que le chant se réduit à une déclamation essentiellement syllabique et à quelques phrases parlées, confier les rôles à des interprètes qui ne maîtrisent pas idéalement la langue française ? Seule Judith Fa, irréprochable musicalement et scéniquement, donne de la clarté à ce qu’elle dit et chante, même si l’on ne peut pas nier à Madjouline Zerari un bel engagement dramatique et à Luanda Sequeira une certaine présence scénique.

Sans crier au miracle, on avait aimé la manière dont Régis Campo, avec Quai Ouest, avait donné sa chance à un certain lyrisme et n’avait pas craint d’écrire des ensembles, notamment un beau trio de femmes. On se souvient aussi avec quelle finesse Salvatore Sciarrino, dans Da gelo a gelo (autre opéra inspiré des traditions japonaises), avait indiqué une autre voie entre le récitatif continu et la forme à numéros. On aimerait vraiment que Xavier Dayer, s’il compose un nouvel opéra, se souvienne que la volupté fait aussi partie de l’inspiration.

photo : le bateau sur le lac (Vincent Pontet/dr)

Xavier Dayer : Contes de la lune vague après la pluie. Avec Taeill Kim (Genjuro), Majdouline Zerari (Miyagi), Carlos Natale (Tobe), Judith Fa (Ohama), Luanda Siqueira (princesse Wakasa), David Tricou (le Marchand d’étoffes, la Nourrice, le Commandant, le Prêtre), Louis et Lucas Bischoff (l’enfant Genichi, en alternance). Mise en scène : Vincent Huguet ; scénographie : Richard Peduzzi ; costumes : Caroline de Vivaise ; lumières : Bertrand Couderc. Ensemble Linea, dir. Jean-Philippe Wurtz. Opéra Comique, 19 mai 2015.

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