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Critiques / Théâtre

Clérambard de Marcel Aymé

par Gilles Costaz

Les illuminés sont parmi nous

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Clérambard est une fable malicieuse sur l’aristocratie, la religion, l’intolérance et donc sur la tolérance. Hector de Clérambard, noble ruiné, fait régner sa terreur sur sa famille (elle doit marcher au pas, tricoter et vendre des chandails) et sur les animaux qu’il tue par pur plaisir sadique. Mais il rencontre saint François d’Assise, du moins le croit-il, et, bouleversé par cette apparition, change totalement d’attitude. Il se met à imposer la sainteté à son entourage : il aime désormais les bêtes, veut marier son fils à une prostituée qui est, pour lui, une victime innocente et ferait bien partager à tous les siens les délices de la pauvreté et de la mendicité. Du côté de l’aristocratie, de la bourgeoisie désireuse de s’allier à la noblesse et de ceux qui pensent plus au plaisir qu’à Jésus-Christ, ça renâcle. Mais comment résister à Clérambard, fou de Dieu réversible ? 
Marcel Aymé se moque d’une société française qui a un peu disparu (le temps des prêtres en soutane, des aristos sans le sou et des prostituées bonnes filles : la pièce date de 1950) mais son texte n’a rien perdu en acuité quand il s’agit du débat de notre rapport avec les animaux et surtout des militantismes idéologiques que les fanatiques oublient de soumettre au double crible de la fantaisie et de la tendresse humaine. C’est dans cette perspective que l’interprète du rôle de Clérambard, Franck Desmedt, est particulièrement remarquable : ce n’est plus le vieil hobereau, tel que le jouait naguère Jean-Pierre Marielle, mais un jeune sectaire d’aujourd’hui, un Savonarole contemporain dont les excès glacent parfois le sang (sans que le pouvoir comique du personnage en soit altéré). Autour de ce Clérambard fort et jeune, chacun dessine un personnage différent, drôle mais tourmenté, prisonnier de ses pulsions ou de son rôle social. Antoine Guiraud fait du fils de Clérambard un homme presque inquiétant avec son diabolique appétit sexuel. Ghislaine Londez, en mère aristo, équilibre avec justesse l’exaltation et le conformisme quasi féodal des gens de la haute tombés bien bas. Flore Vannier-Moreau donne de la joliesse et du pittoresque à la figure de la putain, avec un subtil je ne sais quoi d’émotion. Grégoire Bourbier mijote un plaisant curé en uniforme comme on n’en a pas vu depuis Don Camillo.. Laurence Pollet-Villard, Séverine Delbosse et Romain Lagarde saisissent avec beaucoup d’art les travers de la bourgeoisie peu pensante. Hervé Haine se démultiplie en plusieurs individus fugitifs et en musicien-compositeur dont les partitions ont de l’âme et de la gaieté.
 Annie Chaplin était, à la création du spectacle au festival de Carqueiranne, une fort cocasse douairière en fauteuil roulant ; elle est remplacée par Isabelle de Botton, qui est une grande comédienne.
Le bon angle, c’est-à-dire un point de vue d’hier et d’aujourd’hui à la fois, est trouvé. Les angles plutôt car la comédie de Marcel Aymé, farceuse et sinueuse, n’avance guère en ligne droite. Jean-Philippe Daguerre en a sculpté les épaisseurs et les surfaces, le tableau social et la bouffonnerie, les effets de surprise et les évidences. Le spectacle trouve aussi, ce qui manque souvent quand on monte Marcel Aymé, cette résonance de conte pour grands enfants. C’est trop immoral pour être un conte « du chat perché » mais il y a là aussi un climat de fable que Daguerre et ses interprètes dégagent élégamment, faisant ainsi percher le vaudeville là où la fantaisie pratique ses plus beaux coloriages.

Clérambard de Marcel Aymé, mise en scène de Jean-Philippe Daguerre, assistanat à la mise en scène de Mariejo Buffon
, collaboration artistique de Laurence Pollet-Villard, costumes
de Corinne Rossi
, décors de Frank Viscardi et Simon Gleizes, accessoires de Deborah Durand
, photographies de Geoffrey Callènes, avec Grégoire Bourbier, Isabelle de Botton (Madame de Léré
), Séverine Delbosse, Franck Desmedt, Antoine Guiraud, Hervé Haine, Romain Lagarde, Guilaine Londez, Flore Vannier-Moreau.

Théâtre 13 / Jardin, 20 h, tél. 01 45 88 62 22, jusqu’au 23 décembre. (Durée : 1 h 40).

Photo Grégoire Matzneff.

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