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Clap de fin de la 71ème édition du Festival d’Avignon

par Dominique Darzacq

Bilan et variations

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« …. Femme nue, femme noire vêtue de ta couleur, qui est vie, de ta forme qui est beauté. J’ai grandi à ton ombre… » C’est avec la langue inouïe de Léopold Sedar Senghor à qui la chanteuse béninoise Angélique Kidjo et le comédien ivoirien Isaac de Bankolé, dans le cadre de son focus sur l’Afrique, que dans la cour d’Honneur du Palais des Papes tombait le rideau sur la 71ème édition du Festival d’Avignon et la quatrième signée Olivier Py qui, la veille, tenait sa conférence de presse bilan.
Lui d’habitude si disert fut plutôt bref s’en tenant à quelques grandes lignes et se gardant, prudence financière oblige, de lever le voile sur la prochaine édition. Parler chiffres (59 spectacles, 300 représentations dans 39 lieux, 112 000 billets délivrés et 40.000 entrées libres) a permis à Olivier Py de souligner le succès public de ces deux manifestations gratuites et quotidiennes que sont l’Atelier de la pensée animé par Nicolas Truong et le feuilleton théâtral du Jardin Seccano réalisé cette année par Christiane Taubira et Anne-Laure Liégeois On aura tout . Deux manifestations qui, selon lui, ramènent au Festival des origines où se nouaient étroitement l’art et la citoyenneté où, ensemble, artistes et public, se pensaient le présent. Reprenant à son compte le mot de Vilar qui affirmait « ce que nous avons réussi à Avignon c’est le public », Olivier Py s’est insurgé contre l’idée que le Festival serait réservé à une élite parisienne. « Nous travaillons sur la démocratisation et le métissage social. Nous voulons que le Festival représente la République » a-t-il affirmé et interpellant « solennellement » au passage les pouvoirs publics, leur demandant « de revoir leur copie » et leurs subsides à la hausse de façon à ce que le Festival puisse bénéficier chaque année du Parc des expositions et de la Carrière Boulbon. S’il souhaite de meilleurs moyens financiers, « ce n’est pas pour accueillir plus de spectacles mais plus de spectateurs ».

Des spectateurs qui dans l’ensemble - et à l’instar de cette enseignante de Bordeaux qui vient chaque année « faire le Festival » pendant huit jours -, ont été séduits par les beautés plastiques et la poésie méditative de l’ Antigone du japonais Sotoshi Miyagi, mais déconcertés par La Fiesta d’Israël Galvan qui proposait là un travail exigeant où l’envers de la fête était à l’œuvre et ne se coulait pas dans le moule d’un flamenco coloré. Mais l’alliage du risque de la création et l’enchantement de belles découvertes n’a-t-il pas toujours été avec plus ou moins de bonheur, le carburant d’Avignon et ce n’est pas, comme on a trop tendance à le croire, sut l’accueil pour le moins contrasté des deux spectacles phares de la Cour d’Honneur que peut se dresser un bilan artistique. Chacun selon ses choix aura trouvé sa provende de plaisirs enthousiastes ou de déconvenues au gré d’une édition constituée telle une partition musicale de brèves et de longues et qui a fait la part belle aux femmes et tracé selon le directeur du Festival « des lignes de perspectives pour un nouveau féminisme ». Certes, mais on aura aussi vu les scènes magistralement investies par ces passeurs que sont les comédiens et les comédiennes.

Ainsi au fil des spectacles aura-t-on été fascinée par cette longue traversée de presque six heures que fut Die Kabale der scheinheiligen das leben des herrn de Molière (Le Roman de Monsieur de Molière ) d’après Boulgakov de Frank Castorf. Une grande fresque bigarrée dans laquelle le maître de la scène berlinoise explore les rapports de l’artiste et du pouvoir à travers les siècles et dans un dispositif scénique éclaté qui évoque la carriole de l’Illustre Théâtre et Versailles, le théâtre brinquebalant aidé par les Princes et le théâtre d’aujourd’hui sponsorisé par des grandes marques de luxe. Enlaçant étroitement le théâtre et le cinéma, malaxant le roman de Monsieur de Molière et l’enrichissant d’autre textes de Boulgakov, de Racine, Corneille et de Fassbinder, il examine de façon aussi désopilante que polémique non seulement la relation ambiguë, un rien perverse entre Molière et Louis XIV, mais aussi celle entre Boulgakov et Staline comme sa propre situation d’artiste d’aujourd’hui qui vient d’être remercié de la Volksbühne qu’il dirigeait depuis 1992.
Défiant toute chronologie, jouant des effets de perspectives et des gros plans, Castorf nous embarque dans un tohu-bohu d’images, de gestes, de cavalcades, striés d’éclats de rire et de moments de pure émotion.

Perplexe et partagée avec Les Parisiens qu’Olivier Py a adapté de son roman éponyme et qui pourrait reprendre à son compte le mot que Cocteau empruntait à un vieux chef indien « un peu trop c’est juste assez pour moi ». La trivialité et la poésie, l’ineffable et la fange, Dieu et le sexe, l’érotisme et la prière , l’élan lyrique et l’aphorisme à deux sous y vont d’un même pas fougueux dans un véritable charivari de styles et d’humeurs déployé dans une superbe et intelligente scénographie constituée d’une vaste place en damier qu’enserrent des immeubles haussmanniens.
C’est là que se croisent les divers pions d’une société parisienne tramée d’intrigues en tous genres et de faiseurs et défaiseurs de gloire. A travers ce qu’il avoue un autoportrait en deux figures : Julien et Lucas, l’un lumineux guidé par sa bonne étoile et près aux petits arrangements, l’autre sombre et assoiffé d’absolu, Olivier Py nous parle en grossissant le trait de la relation de l’artiste et du pouvoir. Plus qu’une simple comédie de mœurs, empruntant plus à Aristophane qu’à Claudel, c’est une violente et noire satire que nous livre Olivier Py avec Les Parisiens qui seront à l’affiche du Théâtre de la Ville la saison prochaine ( 1er au 3 juin ).

Déçue par Ibsen Huis (La Maison d’Ibsen) de l’australien Simon Stone qui, avec les comédiens du Toneelgroep d’Amsterdam tire les fils des pièces d’Ibsen (Les Revenants, Solness le constructeur, le Canard Sauvage, Maison de Poupée…) pour réinventer une très contemporaine saga familiale gangrénée par l’inceste et aux prises avec ses silences volontaires, ses hypocrisies, ses inévitables fractures mal fermées, ses délétères fermentations. L’histoire qui court sur trois générations se passe dans et autour de la maison de vacances de famille de la tribu toute de bois et de grandes baies vitrées tournant sur elle-même selon les scènes et les époques. Par sa conception scénique qui nous transforme littéralement en voyeurs, en dépit de sa magistrale distribution et de l’incendie qui à la fin ravagent la maison, ces sombres démêlées familiales n’enflamment guère.

Enchantée par « Ramona » du géorgien Rezo Gabriadzé, homme de théâtre, cinéaste, marionnettiste et poète qui a l’art de transformer en féérie ses souvenirs d’enfant et ses liens avec la Russie soviétique. Les deux et Keepling pour qui, « Les locomotives avec les moteurs de bateau, sont les machines les plus promptes à éprouver des sentiments » sont l’humus de « Ramona », spectacle de marionnettes qui raconte les amours contrariées entre une locomotive primesautière et curieuse et Hermon, gros engin d’acier qui tire les trains et sillonne l’URSS tandis qu’elle, petite locomotive de manœuvre qui ne peut pas dépasser 300 mètres, est consignée à résidence. Elle rêve de son amoureux et s’ennuie ferme jusqu’au jour où passe un cirque dont le directeur lui demande de l’aider à transporter son chapiteau. En dépit de l’interdiction du chef de garde fort moustachu, elle part avec le cirque et commence pour elle et pour nous une vie saltimbanque où l’on voit l’amitié d’un cochon très tirebouchonné de queue et d’une poule on ne peut plus caqueteuse, on assiste à diverses prouesses athlétiques notamment celle d’un papillon soulevant un poids de 50 kg et nous nous désolons de la mortelle chute de la fil-de-fériste.
A fils, à tiges découpés dans divers matériaux ou sculptées à pleine pâte, les marionnettes manipulées à vue expressives et hautes en couleur relèvent de la simplicité de l’art brut. Belle fusion de l’art et de l’artisanat Ramona locomotive émouvante nous emmène dans des contrées graves et légères, nimbées de poésie et d’humour. Elle sera à l’affiche du Montfort à Paris (7-18 novembre) puis visible en tournée.
Emballée par « Besti di scena » (Bêtes de scène) d’Emma Dante qui avait déjà conquis Avignon avec « Le Sorelle Macaluso » et que l’on retrouve aujourd’hui avec un opus qui, interrogeant la condition de l’acteur, nous parle du monde . Sur un plateau nu un groupe d’acteurs occupés à s’échauffer pendant l’arrivée des spectateurs, entreprennent de se déshabiller, se retrouvent nus comme gênés et se cachant le sexe. D’un coup nous apparait toute une communauté primitive, démunie et apeurée qui doit tout réinventer comme à ce premier matin du monde où la nudité n’est pas provocation mais naturelle, et du reste on l’oublie. Au fil d’éléments jetés par quelques puissances inconnues , une longue chaîne, un ballon, une poupée Barbie automate, une bassine, une épée…..entre humour et détresse surgissent l’instinct de survie, d’agressivité, de préservation de soi et en même temps que se recomposent les diverses trames d’une société, affleurent les dégâts du monde d’aujourd’hui, « Je voudrais que les spectateurs se sentent responsables de cette communauté d’ « imbéciles », de « primitifs » qui, droit dans les yeux , leur raconte le monde et ce que nous vivons aujourd’hui , les attentats, les naufrages des migrants en Méditerranée, les tremblements de terre.. » un objectif pleinement et superbement atteint.. Il faudra attendre 2018 pour voir le spectacle à Paris au Théâtre du Rond-Point (6 -25 février).

Ravie que la direction du Festival soucieuse de nous épargner de longues attentes sous le soleil ait décidé de numéroter les places, et de continuer à le faire pour la prochaine édition qui devrait avoir le genre pour fil conducteur.

Photos ©Christophe Raynaud Delage : Le Roman de Monsieur de Molière, Les Parisiens, Ramona

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