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Critiques / Théâtre

Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers de Stefano Massini

par Corinne Denailles

Grandeur et décadence

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Reprise du spectacle créé à Saint-Etienne en 2013 et qui fut couronné par le prix de l’Association de la critique. L’auteur Stefano Massini dont l’œuvre s’apparente au théâtre politique de Pasolini ou de Nicolas Steman (Les Contrats du commerçant, une comédie économique 2012), dirige depuis 2015 le Piccolo teatro de Milan fondé par le grand Giorgio Strehler. Massini appartient à la génération de Fausto Paradivino dont on connaît un peu en France le théâtre engagé. Après un texte sur Anna Politkovskaja (Femme non rééducable) programmé au théâtre de la Commune en 2012, Massini s’est attaqué à cette saga dont il n’avait écrit que le premier volet, Trois frères. C’est Arnaud Meunier, emballé par le texte, qui lui a demandé d’en écrire la suite. La trilogie comporte Trois frères (1844-1867), Pères et fils (1880-1929) et L’immortel (1929-2000).


Pour Massini, le propos n’est pas de parler directement de la faillite de 2008 qui entraîna la panique mondiale que l’on sait mais plutôt d’en reconstituer la genèse à la fois réelle et fictive, extrêmement documentée et réinventée, concrète et métaphorique. S’il ne parle pas des événements de 2008 c’est qu’il considère qu’ils sont la répétition de ceux de 1929 dont on n’a pas su tirer les leçons. Ceci est son point de vue. Pour le reste, il ne prend pas parti mais décrit la naissance du capitalisme, ses mécanismes et ses dérives à travers l’histoire d’une famille qui y a participé de près, insufflant de l’humain dans le récit de l’ascension et des déboires de la banque Lehman Brothers qui nous sont connus de manière abstraite. L’histoire des frères Lehman est le fil conducteur du récit où les personnages sont à la fois acteurs et conteurs de leur propre histoire qui est aussi une traversée du siècle où chaque étape historique représente un tournant et une évolution dans leur progression, métaphore de la naissance et du développement du capitalisme. Massini leur prête l’invention du métier de gestionnaire, du prêt bancaire, des actions en bourse, toujours à la faveur d’une catastrophe, (un incendie, la guerre de Sécession, l’industrialisation, la crise de 1929). L’auteur atteint la limite du procédé, pour un peu, on pourrait croire que les Lehman, économistes instinctifs et surdoués ont inventé à eux seuls le capitalisme et ses dérives.

Quand Heyum Lehman accoste en Amérique en 1844 avec sa petite valise, c’est un immigrant juif bavarois en quête du Nouveau Monde. Il s’installe en Alabama, dans le Sud des Etats-Unis, où il ouvre un petit commerce de tissus. Puis ses deux frères le rejoignent. Heyum, devenu Henry, est la tête, Emanuel, le bras, et Mayer « la patate » envoyé pour mettre du lien entre « la tête » et « les bras » souvent en bisbille. Où l’on voit que l’humour tient une bonne place dans cette histoire. La judéité occupe une bonne place dans le spectacle, peut-être parce que les Juifs sont exemplaires de l’immigration, mais peut-être aussi parce que l’auteur a été éduqué en partie dans cette religion. Des récits bibliques (Jonas et la baleine, l’arche de Noé, David et Goliath) sont évoqués comme métaphores du réel. L’appartenance religieuse est le dernier lien qu’il leur reste avec leur Bavière natale et la vie d’autrefois. D’ailleurs, les rites au début scrupuleusement respectés seront balayés quand les frères se sentiront assimilés.

La scénographie de Marc Lainé traduit avec élégance l’évolution professionnelle de la fratrie, du petit magasin en Alabama aux froids bureaux newyorkais, tout en nuances de gris. Des projections en noir et blanc illustrent discrètement les étapes historiques. Jean-Charles Clichet, Philippe Durand, Martin Kippfer, Stéphane Piveteau, René Turquois et surtout l’exceptionnel Serge Maggiani — dandy et aficionado des champs de course qui représente un tournant décisif dans le destin de la banque — portent avec virtuosité cette cathédrale dramatique à laquelle ils apportent de la légèreté. La mise en scène d’Arnaud Meunier sert fidèlement cette monumentale initiation à l’économie à travers une histoire familiale hors du commun. Une approche concrète de la construction du capitalisme américain et de ses mécanismes.

Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers de Stefano Massini, traduction, Petro Pizzuti ; dramaturgie, Charlotte Lagrange ; scénographie, Marc Lainé ; lumières, Nicolas Marie ; son, Maxime Glaude ; costumes, Anne Autran ; mise en scène Arnaud Meunier avec Jean-Charles Clichet, Philippe Durand, Martin Kippfer, Serge Maggiani, Stéphane Piveteau, René Turquois. Au théâtre du Rond-point jusqu’au 29 mai à 19h. Durée : 3h40. Résa : 01 44 95 98 21.
www.theatredurondpoint.fr

photo Jean-Louis Fernandez

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