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Critiques / Opéra & Classique

Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni / Sancta Susanna de Paul Hindemith

par Caroline Alexander

Quand Elina Garanča et Anna Caterina Antonacci chantent et enchantent au nom du Christ

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C’est un étrange diptyque que propose la nouvelle production de l’Opéra National de Paris. Deux compositeurs sans la moindre filiation musicale, l’un, italien de tradition vériste, l’autre allemand réformateur dans la lignée de Schönberg, et deux œuvres aussi dissemblables que le jour et la nuit.

On connait la première, ce Cavalleria Rusticana de Mascagni (1863-1945) généralement assorti, suivant un couplage devenu ordinaire, du Pagliacci de Leoncavallo. (Voir WT 3265 du 23 avril 2012). Sa version est importée de la Scala de Milan où elle fut créée en 2011 dans son assemblage traditionnel. De Hindemith (1895-1963) auteur de la seconde, programmée à l’initiative de l’Opéra de Paris, on a pu apprécier sur cette même scène Cardillac et Mathis le Peintre (voir WT 724, 1382, 2552 des 27 septembre 2005, 1er février 2008 & 25 novembre 2010) Le fil retenu pour leur étrange union serait la religion, Jésus dans sa foi, le christianisme dans ses dérives. Comment y croire ?

Si l’orchestre, les chœurs et la plupart des interprètes – en tête les sublimes mezzos sopranos Elina Garanča et Anna Caterina Antonacci - s’acquittent vaillamment de leurs charges, la mise en scène de l’italien Mario Martone ne convainc pas. On l’a connu mieux inspiré avec le Falstaff de Verdi présenté il y a deux ans au Théâtre des Champs Elysées (WT 1574 du 23 juin 2014).

Amours interdites et oppression religieuse sous-tendent ses lectures – et re-lectures – des deux œuvres. Le Christ en constitue le rouage essentiel. Un Christ roi régnant sur des destins tragiques.

Adieu Sicile, village champêtre écrasé de soleil pour le Cavalliera Rusticana de Mascagni. Pour le metteur en scène italien, la messe de Pâques qui sert d’arrière fond au drame, en devient la colonne vertébrale. Solistes et choristes armés de chaises forment la foule qui assiste à l’office. Ils en tracent les travées, d’abord assis face au public, puis lui tournant le dos quand le Christ en croix descend des cintres (du ciel ?) suspendu en fond de scène. A l’avant, Santuzza, humiliée par la liaison que son mari Turiddu entretient avec Lola l’épouse d’Alfio, laisse exploser la jalousie qui la dévore et la vengeance qu’elle va en tirer. Tout se déroule sans décors, dans un noir absolu que balayent et cisèlent les lumières de Pasquale Mari. L’effet statique fait penser à une version de concert aménagée.

A l’inverse de la Sancta Susanna de Hindemith qui s’ouvre sur un changement visuel radical. Un immense panneau beige fissuré forme un bloc suspendu, une sorte de mur troué par la cellule-habitacle de la religieuse. Une minuscule lucarne à hauteur de plafond laisse passer quelques rayons de soleil. Au sol, sous le bloc, git la croix renversée du Christ sur laquelle se vautre une fille nue. Côté cour, une araignée aux griffes géantes encercle également une femme dénudée.

L’œuvre d’Hindemith est intimiste, c’est l’un de ses tout premiers opus lyriques, presqu’un essai. Composé pour trois voix de femme, la jeune Susanna, sa compagne Klementia, une vieille nonne (et la brève participation de deux jeunes acteurs pour les rôles de deux domestiques amoureux). L’orchestre en égrène l’essentiel, les mélodies, les polytonalités de celui qui se veut à la fois héritier des classiques et romantiques, de Schönberg et du jazz. Un héritage assumé dans l’invention d’une musique nouvelle, si neuve, si peu académique, qu’elle lui valut d’être taxée de « dégénérée » par le régime nazi, au même titre que les musiques composées par des musiciens juifs, alors qu’il ne l’était pas.

Ici, hélas, dans l’immensité du plateau Bastille, les extases sensuelles de la sainte sœur Suzanne se perdent dans le vide. Ce Hindemith intimiste, à l’évidence, n’est pas fait pour un espace de superproduction.

Les interprètes réussissent à sauver l’essentiel c’est-à-dire la musique, malgré une quasi absence de direction d’acteurs qui touche principalement les hommes du Mascagni. Turiddu par le ténor coréen Yonghoon Lee devient un être crispé, s’exprimant constamment face au public. La voix pourtant est claire et nette, elle a de l’ampleur et des aigus bien projetés. Mieux guidé dramatiquement il aurait pu composer un mari volage crédible. Tout comme Vitally Bilyy, baryton ukrainien en Alfio, le mari cocu auquel il prête son timbre viril et rageur. Antoinette Dennefeld se fait coquine, mutine en Lola la frivole, Elena Zaremba fait preuve de dignité en mère-poule impuissante.

Tout se concentre sur Elina Garanča, prodigieuse Santuzza qu’elle incarne en véritable comédienne et mezzo au timbre généreux, passant avec un naturel étourdissant de l’ombre à la lumière, des graves caverneux aux aigus aériens. Sa prise de rôle se conjugue avec celle du succès. Elle est superbe tout simplement.

Tout comme la fine et talentueuse Anna Caterina Antonacci, tant de fois applaudie sur cette scène et ailleurs, qui propulse la sensualité de Susanna, la sainte, dans les dérives de la frustration. Elle s’y identifie en funambule de la déraison, en chant riche de couleurs et en jeu engagé. Klementia, la sœur de couvent par Renée Morloc, et la vieille nonne par Sylvie Brunet Grupposo, toutes deux très justes dans leurs personnages secondaires, tentent en vain de la raisonner. Susanna flambe de désir.
Le Christ est devenu le pôle d’attraction de sa libido. Il fallait l’oser. Hindemith l’a fait.

Carlo Rizzi, maestro chevronné du répertoire italien, dirige les deux œuvres avec conviction, la même exactitude, la même rigueur. Le bel orchestre de l’Opéra National de Paris lui répond en souplesse et régularité. Mascagni est servi comme chez lui et Hindemith résolument soutenu dans ses méandres polyvalents.

Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni/Sancta Susanna de Paul Hindemith, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Carlo Rizzi, chef des chœurs José Luis Basso, mise en scène Mario Martone, décors Sergio Tramonti, costumes Ursula Patzak, lumières Pasquale Mari. Avec Elina Garanča, Yonghoon Lee, Elena Zaremba, Vitally Bilyy, Antoinette Dennefeld / Anna-Caterina Antonacci, Renée Morloc Sylvie Brunet-Grupposo, Katharina Crespo & Jeff Esperanza.

Opéra Bastille, les 30 novembre, 3, 6, 9, 12, 15, 20 & 23 décembre à 19h30, le 18 à 14h30
08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr

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