Accueil > Carmen de Georges Bizet

Critiques / Opéra & Classique

Carmen de Georges Bizet

par Caroline Alexander

Sur la lune…

Partager l'article :

Exit la gitane rebelle jeteuse de fleur qui enflamme les cœurs ! Elle a pris son envol vers d’autres planètes ! Exit les cigarières prenant l’air sur l’esplanade de leur lieu de travail. Elles s’échappent désormais d’un cratère interstellaire. C’est dans ses abîmes que les expédie Aik Karapetian, jeune cinéaste de 34 ans qui signe sa première mise en scène d’opéra en France.

L’appétit de faire autrement ronge décidément beaucoup de débutants – et même de pros confirmés –. Ce besoin d’étonner trace le plus souvent des sentiers sans issue. L’œuvre qui en fait l’objet n’est plus servie, elle est mise au service d’une imagination qui se veut créatrice mais qui se referme en boucle sur des détournements de sens. On avait vu à l’Opéra Bastille une Bohème sur la lune dont l’errance galactique n’avait mené nulle part (WB 5946 du 4 décembre 2017). A Montpellier, sur le plateau de l’Opéra Comédie, la Carmen « revisitée » dans l’espace s’y est tout simplement égarée.


Ceinte d’un fourreau de satin doré, les épaules nues, la tête surmontée d’un éventail du même acabit, elle a laissé en coulisses la figure emblématique de l’héroïne que Bizet piqua dans l’une des nouvelles de Prosper Mérimée. Et, pour rendre crédible sa métamorphose, ses textes parlés ont subi eux aussi quelques conversions.

La voilà mi-reine, mi-déesse régnant sur les richesses d’un royaume flottant parsemé de caisses débordantes de pierres lumineuses. En costumes rappelant un moyen âge de bande dessinée, des drôles de chevaliers à peau bleue s’ébrouent à son service. Des projections en 3D font circuler sa destinée d’un cratère enfumé à une grotte de mystère pour aboutir au final à une étoile en fusion.

Les images omniprésentes dès l’ouverture sont souvent saisissantes. Si la plupart du temps elles sont sans lien avec l’histoire, elles s’accordent formidablement à la musique. L’œil écoute comme le disait si bien Claudel.

On en oublie la signification d’une passerelle aérienne qui traverse à mi-hauteur l’espace de la scène. Qu’importe donc que Carmen et Don José s’y affrontent hors terrain connu quand ils ont la grâce du rêve et de l’irréalité. Anaik Morel, mezzo aux graves piquants prend les habits inédits de cette Carmen revisitée. Son corps, sa voix ont la souplesse d’un élastique de velours. Le ténor américain Robert Watson se glisse dans la passion amoureuse de Don José d’une voix soyeuse et un sens raffiné des demi-teintes. Travesti en bourreau ensanglanté, le baryton Alexandre Duhamel réussit par la chaleur de son timbre à sauver de l’enfer son Escamillo. Réduite à une apparition de femme fantôme, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan pare Micaëla d’une grâce irréelle que concrétise ses aigus filant dans l’espace comme des hirondelles et son medium planant entre ciel et terre.

Mais c’est de la fosse que parvient le véritable hommage à cette musique dont Bizet, mort trois mois après sa création mouvementée, ne sut jamais qu’elle ferait le tour de monde et deviendrait l’opéra le plus joué de la planète terre.

A la tête de l’Orchestre national Montpellier Occitanie, le maestro Jean-Marie Zeitouni fait vibrer chaque nuance, chaque saillie, chaque bouillonnement de cette partition qui une fois entendue s’infiltre et trotte dans les mémoires. Tous les pupitres sont au diapason de sa direction, incisive et précise

Petit bémol de la représentation : les chœurs au soir de la première se sont manifestés en décalage permanent. Mais, cerise sur ce gâteau mal cuit, les jeunes chanteurs du Chœur d’enfants d’Opéra Junior ont rétabli l’équilibre par la fraîcheur et la justesse de chacune de leurs interventions.

Carmen de Georges Bizet, livret de Henry Meilhac et Ludovic Halévy d’après la nouvelle de Prosper Mérimée. Orchestre, Chœur et Chœur Opéra Junior de l’Opéra National de Montpellier Occitanie, direction Jean-Marie Zeitouni, chef de chœur Noëlle Geny, chef de chœur Opéra Junior Guillemette Daboval, mise en scène Aik Karapetian, décors et lumières A.J. Weissbard, costumes Christine Pasternaka, vidéos Artis Dzerve. Avec Anaik Morel, Robert Watson, Ruzan Mantashyan, Alexandre Duhamel, Khatouna Gadelia, Valentine Lemercier, Ivan Thirion, François Piolino, Jean-Vincent Blot, Philippe Estèphe, Alexandra Dauphin, Hervé Martin.

Photos Marc Ginot

Opéra Comédie de Montpellier, les 16, 20 & 22 mars 2018 à 20h, le 18 à 15h

04 67 60 19 99 – www.opera-orchestre-montpellier.fr

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.