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Critiques / Opéra & Classique

Carmen de Georges Bizet

par Caroline Alexander

Roberto Alagna, sauveteur d’un désastre

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Carmen ! Un prénom ! Un titre ! Celui de l’opéra le plus joué au monde. Celui dont les airs trottent dans les têtes de centaines de gens qui ne l’ont jamais vu sur scène, ni même entendu dans son intégralité. Celui dont gamins et gamines martèlent « Toréador ton cul n’est pas en or… » dans les cours de récré sans même savoir de quoi il s’agit. Carmen, un mythe né d’une intrigue amoureuse de Prosper Mérimée que Bizet habilla d’une musique qui aussitôt entendue, envoûte et absorbe.

Pourtant, sa création en mars 1875 à l’Opéra Comique fut un échec et Bizet, mort deux mois plus tard, ne soupçonna jamais l’incroyable avenir de ce prénom qui allait devenir l’un des emblèmes du libre arbitre des femmes. Chacune de ses créations sur scène magnétise le public. Misant sur cette popularité, la production que l’Opéra national de Paris vient de mettre sur orbite s’échelonne sur 24 représentations jusqu’à la mi-juillet 2017.

Hélas, elle déçoit. Sa conception par le barcelonais Calixto Bieito va jusqu’au contre sens, transformant cette femme revendiquant sa liberté de corps et de cœur en une prostituée jouant de ses charmes en un temps où rutilent les Mercédès et autres véhicules de standing esbroufe. Sa réalisation où le sexe s’étale et domine (à l’opposé de tout érotisme) n’est pas neuve, elle fut inaugurée en 1999 au Festival de Peralada en 1999 et fit escale à Barcelone un an plus tard (voir WT 2466 du 13 octobre 2010, le compte-rendu de Jaime Estapa). Après la réussite du Lear d’Aribert Reiman par le même Calixto Bieito (voir WT 5178 du 27 mai 2016) la déception est d’autant plus amère.

Pour cette Carmen il escamote tout décor. Adieu caserne, taverne, montagne-repaire des contrebandiers ou corrida, les quatre actes se déroulent en nocturne dans un espace nu avec quelques accessoires comme une cabine téléphonique jaune au premier acte et, au quatrième la silhouette d’un taureau géant qui s’écroule. Simplifier, mettre en symbole peut engendrer un filon avisé, Adrian Noble l’avait admirablement réalisé à l’Opéra Comique de Paris avec l’altière, inoubliable Anna-Caterina Antonacci (voir WT 1933 du 18 juin 2009). L’inspiration de Bieito fouille dans des réserves obscènes qui se situeraient dans une Espagne encore dominée par Franco

Sur le vaste plateau de l’Opéra Bastille, les trouvailles se concentrent sur des effets inutiles – des gags ? - coudoyant la vulgarité, comme cet athlète en slip, armé d’une kalachnikov qui galope sans but autour des militaires au garde-à-vous ou cet autre figurant, complètement nu mimant les gestes du toréador (éclat de rires dans la salle !). Le génital domine jusqu’à la pauvre Micaëla qui apparemment se fait violer par la horde de soldats auxquels elle s’adresse au premier acte pour trouver son cher Don José.


Des présences, des voix, la musique sauvent le navire de sa plongée dans l’incongru. A commencer par celle tant attendue de Roberto Alagna ! Enfin de retour et toujours en forme au terme de trente ans de carrière. Comédien habité par la passion et la rage de son personnage, le corps aussi agile que celui d’un ado, la diction perlée, il impose son Don José avec une sorte d’évidence. La voix n’a plus l’éclat d’autrefois, mais ses aigus un rien arrondis, sont devenus plus charnels.

Face à lui la jeune mezzo-soprano Clémentine Margaine fait ses débuts à l’Opéra de Paris avec un timbre puissant, coloré et une projection qui porte loin. Mais est-ce la direction d’acteurs de Bieito qui fait dévier sa voix vers des phrasés criards ? Dommage, on aurait aimé y croire malgré ses costumes grotesques qui en font une pétasse arpentant le trottoir. L’Escamillo de Roberto Tagliavini est bien pâlichon, à l’allure de cadre supérieur plutôt que torero viril, tant dans le jeu que dans la voix. Vanina Santoni/Frasquita et Antoinette Dennefeld/Mercédès, les tireuses de cartes prémonitoires ont du mal à faire valoir leurs jolis timbres dans le remue-ménage organisé sur le capot d’une voiture.


Véritable rayon de soleil dans le brouillard de cette mise à l’épreuve, Aleksandra Kurzak sauvegarde la douce Micaëla par sa fraîcheur, sa sincérité et la luminosité de sa tessiture de soprano.

L’orchestre exécute du mieux qu’il peut sous la direction honnête de Giacomo Sagripanti, venu in extremis ou presque, lors de deuxième représentation, remplacer Lionel Bringuier, démissionnaire pour « raisons personnelles ». La musique de Bizet ne flambe pas mais elle n’est pas trahie.

Il est à noter que d’ici le 16 juillet quatre ténors et quatre mezzos se succèderont dans les rôles de Don José et de Carmen.

Carmen de Georges Bizet, livret-poème de Meilhac et Halévy d’après Prosper Mérimée. Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Giacomo Sagripanti (et Bertrand de Billy), Mise en scène Calixto Bieito, décors Alfons Flores, costumes Mercè Paloma, lumières Alberto Rodriguez Vega, chef de chœur José Luis Basso. Avec (pour la représentation du 13 mars) : Roberto Alagna, Clémentine Margaine, Aleksandra Kurzak, Roberto Tagliavini, Vannina Santoni, Antoinette Dennefeld, Boris Grappe, François Rougier, François Lis, Jean-Luc Ballestra, Alain Azérot.

Opéra Bastille, - en alternance – du 10 mars au 16 juillet 2017, en soirée à 19h30, matinées les dimanches à 14h0
Renseignements et location :
www.operadeparis.fr - 08 92 89 90 90 - +33 1 71 25 24 23

Photos : Opéra National de Paris

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