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Critiques / Théâtre

Ça va ? de Jean-Claude Grumberg

par Gilles Costaz

Ce qui passe par nos têtes

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Quand l’on dit au voisin, à son conjoint, au camarade, au confrère : « Ça va ? », c’est du plein ou du vide ? De l’attention ou de l’inattention ? Du conscient ou de l’inconscient ? Jean-Claude Grumberg a écrit une série de scènes à partir de cette question familière qui se lance souvent sans qu’on en écoute la réponse. On a tort. Grumberg imagine une pluralité de réponses, succulentes. Dans son texte, l’enchaînement des mots et des idées peut aller très loin et file comme de la musique. C’est syncopé et cela ne passe jamais par des phrases longues. Grumberg, en réalité, a composé deux séries de sketches sur ce thème. Daniel Benoin a choisi ceux qui lui plaisaient le plus, tout en gardant la diversité des rencontres entre des personnages éphémères. Des passants se croisent sans qu’on ait le temps de savoir qui ils sont vraiment. D’autres ont des rôles sociaux : le médecin et le patient. D’autres forment un couple, ou bien sont voisins de palier. Ces individus-là libèrent tout ce qui se passe dans nos têtes. Mais une bonne part des personnages appartiennent à la famille du théâtre. C’est cela la face cachée – pas si cachée – du spectacle : c’est, à cinquante pour cent, une réflexion sur le théâtre, des dialogues sur un art qui forment un art poétique, le credo d’un écrivain. Car, dans la succession des personnages, il y a des acteurs, des metteurs en scène, des auteurs : ils discutent du métier de manière à la fois ridicule et superbe. Grumberg se moque des modes et des formules à la mode, sauf qu’en passant, il dit, sans longues phrases, en étincelles, des choses foudroyantes sur la nature du comédien et le métier d’auteur de théâtre.
Puisqu’il n’y a pas une pièce mais une trentaine pour composer la soirée, Daniel Benoin fait de cet ensemble de jeux un jeu global sur l’espace, le temps, le hasard, le banal et l’imprévu. Grâce à un ballet des projections et des images qui modifient sans cesse le cadre de l’action, tandis qu’une musique faussement désinvolte de Charlie Zep imprime un tempo trop joyeux pour ne pas être sournois, la scénographie de Jean-Pierre Laporte développe ce sentiment de mobilité où Grumberg et Benoin font alterner l’anecdotique et le fondamental sans avoir l’air de privilégier l’un ou l’autre. Notre metteur en scène saisit les personnages à la manière de Sempé : ils se débattent dans un monde qui les dépasse mais où ils ont, eux, tout leur culot. .
Pierre Cassignard est un admirable athlète de la scène, qui marque sans cesse des points, mais non comme un combattant supérieur à qui la victoire est acquise, plutôt comme un lutteur qui, pris dans une situation désespérée, la renverse au culot, à l’énergie et avec rage. François Marthouret, qu’on a rarement vu dans des comédies, apporte au langage de Grumberg son sens de l’absurde, son goût de la distance et leur contraire, une drolatique exaspération. Eric Prat compose plutôt des personnages de Français moyens, apparemment noyés dans la masse, mais traversés par une fantaisie et une humanité qui donnent à l’anti-héros une attachante dualité.

Ça va ? de Jean-Claude Grumberg, mise en scène et lumières de Daniel Benoin, scénographie de Jean-Pierre Laporte, musique de Charlie Zep, costumes de Nathalie Bérard-Benoin, avec Pierre Cassignard, François Marthouret, Eric Prat. Texte Ça va ? et La Vie sexuelle des mollusques chez Actes Sud Papiers.

Théâtre du Rond-Point, 18 h 30, tél. : 01 44 95 98 21, jusqu’au 3 décembre. (Durée : 1 h 30).

Photo Philip Ducap : au premier plan, de gauche à droite, Eric Prat, Daniel Benoin, François Marthouret, Pierre Cassignard.

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