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Critiques / Opéra & Classique

Bruckner à la Philharmonie

par Christian Wasselin

Yoel Levi dirige avec brio la Huitième Symphonie de Bruckner qui, plus que tout autre, nous rappelle que l’architecture est de la musique cristallisée.

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« Anton Bruckner et Gustav Mahler s’inspirent de Wagner et donnent libre cours à leur goût du colossal, mais sans avoir le génie de leur modèle », pouvait-on lire autrefois dans une petite Histoire de la musique assez mal informée et destinée aux élèves des collèges. Car il y a peu d’éléments communs entre Bruckner, le paysan du Danube, celui qui donnait des pourboires aux chefs d’orchestre, et Mahler, l’urbain, le directeur de l’Opéra de Vienne. Si ce n’est, peut-être, une admiration sincère pour Wagner. Admiration de chef du côté de Mahler, admiration de compositeur du côté de Bruckner. Et encore : hormis les wagner-tuben (instruments à mi-chemin du cor et du tuba, empruntés à l’orchestre de la Tétralogie), que trouve-t-on qui soit wagnérien chez Bruckner ? Certainement pas le sens de la mélodie, dont Wagner était médiocrement pourvu mais dont Bruckner, lui, est nettement dépourvu. Ses thèmes sont des motifs, non pas au sens des leitmotive wagnériens destinés à toutes les métamorphoses, mais au sens de combinaisons de notes qui ne valent guère en soi mais sont aptes au développement.

Quant à la structure de ses symphonies, elles n’ont rien de commun avec l’art de la transition dont Wagner a fait un système. Chez Bruckner, toutes les symphonies ont quatre mouvements, tous les mouvements sont de durée à peu près égale, les mouvements lents sont plutôt lents mais les mouvements rapides n’ont rien d’allègres. Et si l’on prend en compte les silences qui balisent ces robustes constructions, c’est l’impression de juxtaposition ou plutôt de morcellement qui domine. Les séquences se succèdent mais ne créent pas l’impression d’un flux.

Le dilemme des versions

Il est vrai que Bruckner lui-même, habité par la foi en Dieu mais aussi par le doute vis-à-vis de lui-même, n’a pas cessé de remettre sur le métier ses ouvrages ; interpréter une de ses symphonies, c’est donc d’abord opter pour une version parmi celles qui sont proposées. Pour la Huitième Symphonie qu’il vient de diriger à la tête de l’Orchestre national d’Île-de-France, Yoel Levi (qui fut chef principal de cette formation de 2005 à 2012) a choisi la version Haas qui, pour le dire rapidement, tente de réconcilier la version originale de 1887, qui ne fut pas jouée, et celle de 1890, qui fut créée en 1892. Il la prend à bras-le-corps, ce qui est nécessaire si on ne veut pas se laisser submerger, et la dirige sans partition, ce qui témoigne d’une mémoire assez peu commune. Les cordes chatoient, les bois apportent parfois de la lumière (Bruckner ne leur demande pas beaucoup plus, même si la flûte se détache ici ou là), les cuivres sont à la fête, la mise en place est impeccable.

L’impression qui domine est celle d’un édifice, ou d’une bibliothèque, si l’on ose la comparaison, et non pas celle d’un livre. Les mouvements successifs des symphonies de Bruckner ne nous gratifient pas d’un récit ; ils se dressent comme des piliers, ils s’affaissent, ils se laissent quelquefois traverser par la lumière ; ils sont avant tout architecture, lignes croisées, forme, avec des détails qui ne sont pas destinés à faire diversion. La simplicité du pupitre des percussions (un seul timbalier, avec deux autres percussionnistes qui, l’un, donne deux coups de cymbales de toute la symphonie cependant que l’autre fait résonner son triangle pendant une poignée de secondes) dit cette répugnance au pittoresque, à la couleur, à l’accident, à l’imprévu.

De cette musique sans péripétie, Yoel Levi fait une construction harmonieuse, équilibrée, à laquelle l’orchestre apporte ses pierres l’une après l’autre. Il y a là de l’ampleur, du volume, mais jamais rien ne déborde. Bruckner, décidément, n’est pas le musicien de l’ivresse.

illustration : l’abbaye de Saint-Florian (Autriche), où Bruckner était organiste titulaire

Bruckner : Huitième Symphonie. Orchestre national d’Île-de-France, dir. Yoel Levi. Vendredi 9 octobre 2015, Philharmonie de Paris.

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