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Critiques / Théâtre

Bourlinguer de Cendrars

par Gilles Costaz

Le bonheur et le malheur du monde

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Sur un cercle de bois, l’homme est planté, dressé, dominant le tangage. Une lumière droite, qui vient d’en haut, l’écrase, éclaire plus la silhouette que le visage. Il porte un vieux manteau, il a les pieds nus. Tel apparaît Jean-Quentin Châtelain dans l’adaptation par Darius Peyamiras de Bourlinguer de Cendrars. Un peu négligé, un peu usé, il beaucoup marché, erré, ce passant immobile. Mais il se déplace surtout dans sa tête. Malgré son titre, le texte – et plus précisément Gênes qui est le chant choisi à l’intérieur de l’ensemble Bourlinguer et qui, pour nous dérouter encore davantage, ne se passe pas à Gênes mais à Naples – n’a rien d’un récit de voyage. C’est entre le passé et le présent qu’il court et tangue, le passant survivant. Un passé merveilleux qui s’est terminé par une tragédie : des escapades au temps de l’enfance, avec une jeune amie, dans l’un des quartiers escarpés de Naples, interrompues par un accident mortel arrivé à la jeune fille. Un présent où tout a changé et où l’acte de vivre a perdu son sens : le paysage d’autrefois a été détruit, le jardin du tombeau de Virgile a été rasé, l’homme vieilli s’interroge sur sa vie et sur le sens de l’acte d’écrire. « On ne devrait jamais revenir sur son passé », dit Cendrars. C’est pourtant ce qu’il fait, comme obligé de se remémorer un paradis perdu et d’ajouter aux douloureuses années adultes les horreurs modernes, dont celle d’Hiroshima. Mort d’une petite fille, mort d’un chien, mort d’escargots, puis la mort atomique des hommes et la destruction de la nature : le poète enroule ses mots comme le fleuve les cailloux pour lancer l’un contre l’autre le bonheur et le malheur du monde. Seul, peut-être, un conte de Kipling, avec le petit Jim et son maître lama au pied du Tibet, peut encore lui servir d’étoile du berger.
La mise en scène de Darius Peyamiras modifie parfois la lumière et ajoute des sons qui grondent. Elle se résume surtout à une impression de solitude batailleuse, à l’image d’un boxeur blessé qui, sur un ring en forme de disque terrestre, livre le combat essentiel des fureurs à lancer au ciel et des souvenirs à sauver. Ce plaidoyer pour la vie où les destins individuels rejoignent le destin universel, Jean-Quentin Châtelain l’exprime dans une colère bouleversante. Un autre acteur pourrait centrer son interprétation sur la beauté de l’expression, l’éclat inspiré du langage. Châtelain emporte tous les aspects du texte dans une grande souffrance libératrice, dans une puissante rage lourde d’amour et de tendresse. Sa façon de dire le chant et la plainte passe par un accent tonique qui intervient toujours dans la dernière syllabe. Peu approprié pour un texte où il y a beaucoup de mots italiens où l’accentuation intervient à l’avant-dernière syllabe ! Mais même les termes italiens, le comédien les dit avec justesse, comme chantés par sa musique personnelle. La voix de Châtelain, elle est à la fois grinçante et noble, étrange et fraternelle. Quant à la carcasse du bonhomme, c’est celle, ronde, noueuse, d’un acteur qui affronte la tempête, ne tremble pas et se muscle dans le déroulement saisissant des mots et des épisodes. Quand il dit Cendrars, Jean-Quentin Châtelain est un acteur messager, comme il y en a dans le théâtre antique. Il dit avec sa formidable singularité ce qu’il est urgent d’entendre.

Bourlinguer de Blaise Cendrars, adaptation et mise en scène de Darius Peyamiras, scénographie de Gilles Lambert, lumière de Jonas Bühler, son de Michel Zürcher, avec Jean-Quentin Châtelain.

Le Grand Parquet, 20 h, tél. : 01 40 05 01 50, jusqu’au 31 mai. (Durée : 1 h 40).

Photo Carole Parodi.

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