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Critiques / Théâtre

Boesman et Léna de Ahtol Fugard

par Jean Chollet

douloureuse errance ségrégationniste

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C’est à partir d’une rencontre sur une route d’Afrique du Sud, que le dramaturge, comédien, metteur en scène, romancier et directeur de théâtre, Athol Fugard, né en 1932 dans la province du Cap - occidental, fils d’un père irlandais et d’une mère afrikaner, a écrit cette pièce datée de 1969. Depuis 1948, le pays est placé sous différentes applications d’un régime de ségrégation raciale, l’apartheid, qui ne seront abolies qu’en 1991, trois ans avant l’investiture de Nelson Mandela à la présidence de la République. Durant toutes ces années, Fugard a fait preuve d’un engagement politique luttant contre ces mesures racistes, qui lui valu quelques ennuis administratifs, depuis la création dès 1962 de la troupe théâtrale The Serpents Players, avec laquelle il coécrit et interprète trois pièces représentatives, Sizwe Banzi est mort, Inculpation pour violation de la loi sur l’immortalité, et L’ Ile.

Couple de Hottentots, Boesman et Léna, ont été chassé du bidonville qu’ils occupaient en étant au service des blancs, ceux –ci ayant rasé leur modeste abri au bulldozer. Commence alors pour eux, victimes de la couleur de leur peau, un long cheminement en terrain hostile où ils tentent de retrouver quelques repères pour continuer à vivre. Dans ce contexte, se révèlent les caractères et les liens qui les unissent ou surtout les opposent. Lui, brutal, porté sur la bouteille, s’est endurci aux contacts des humiliations et des brimades subies. Son cœur est devenu sec, haineux il frappe sa compagne devenue exutoire libérateur de ses ressentiments et de ses renoncements. Elle, malgré ses épreuves douloureuses, est restée entière, battante, ayant encore foi en l’avenir, en conservant son humanité et sa générosité. L’occasion de le confirmer lui sera offerte avec l’arrivée de Outa, un vieux Cafre exténué, parlant une autre langue, auquel elle apporte compassion et chaleur humaine. Sous ces trois personnages, leurs échanges et rapports agissent en effets miroir, et tissent en filigrane les mécanismes d’une idéologie discriminatoire dévastatrice, qui, sous d’autres formes plus sournoises, perdure encore hélas dans le monde d’aujourd’hui.

Montée pour la première fois en France par Roger Blin en 1976, cette pièce est reprise à partir de la traduction de Isabelle Famchon, dans une adaptation et mise en scène de Philippe Adrien, qui lui offre la densité pénétrante nécessaire pour en saisir les nuances et les enjeux. Dans le sobre décor évoquant un espace désolé et marécageux de Erwan Creff, également auteur des costumes identitaires, la mise en scène porte avec justesse les accents des personnages par ses changements de rythme, ses ruptures et décalages, son dosage réaliste sans excès, et sa direction d’acteurs. Christian Julien prête à Boesman une stature et une violence contenue cohérente, Nathalie Vairac captive par sa présence irradiante, en faisant vibrer les registres du combat intérieur de Léna, et Tadié Tuéné offre à Outa l’image poignante d’un déchet produit par un manque d’humanité.

Boesman et Léna de Athol Fugard, texte français Isabelle Famchon, (Editions de l’Opale) adaptation et mise en scène Philippe Adrien, avec Christian Julien, Nathalie Vairac, Tadié Tuéné. Scénographie et costumes Erwan Creff, lumières Gilles David. Durée 1 heure 15.

Théâtre de la Tempête – Cartoucherie Paris XIIème, jusqu’au 12 avril 2015.

Photos ©Antonia Bozzi

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